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6 juillet 2013

Publié le 5 juillet 2013  |  Par Simon Langlois

Mérite individuel et justice sociale

Trois critères sont généralement pris en compte dans l’évaluation de la justice sociale par les individus: la satisfaction des besoins essentiels, l’égalité et le mérite. Les théories de la justice, d’Aristote à John Rawls en passant par Jean-Jacques Rousseau, ont proposé diverses manières de concilier le respect de ces trois critères, pas faciles à faire cohabiter, qui sont l’objet de débats dans les publications savantes. Mais qu’en pensent les individus eux-mêmes? J’aborderai dans ce billet comment ils évaluent le mérite personnel, réservant l’analyse des deux autres aspects pour plus tard.

Les enquêtes internationales montrent que les individus acceptent, dans une très large majorité, les inégalités de revenus pourvu que ces dernières reflètent le mérite, conciliable avec leur conception d’une société juste. La méritocratie est donc associée à la justice sociale, contrairement à la reproduction sociale, à l’héritage ou à la transmission de privilèges dans l’allocation des statuts sociaux et la fixation des revenus.

Effort-merite

D’accord avec la méritocratie L’enquête québécoise sur la justice (voir le premier billet de cette série) confirme la prévalence du principe de la méritocratie observée dans les pays développés. Au total, 84% des répondants se montrent en accord avec l’affirmation: «des différences de revenus sont acceptables lorsqu’elles rémunèrent des mérites individuels différents», une proportion presque identique à celle qui a été observée dans l’enquête française Perception des inégalités et sentiment de justice. L’Enquête européenne sur les valeurs donnait aussi une proportion moyenne supérieure à 80% de réponses positives à une question identique. Bref, les individus expriment un large accord, sur le plan normatif, avec l’idée que les différences de revenus sont acceptables lorsqu’elles reconnaissent des mérites individuels différents.

Cet accord largement partagé sur le mérite laisse cependant voir certaines différences dans les diverses composantes de la société québécoise. Ainsi, les femmes expriment quelques réserves, un écart d’environ 8% les séparant des hommes, de même que les personnes les plus âgées (65 ans et plus) et les personnes en bas de la médiane des revenus. Le diplôme des répondants est la variable la plus discriminante: les diplômés universitaires valorisent nettement la méritocratie, un écart marqué avec les diplômés du secondaire. La formation scolaire poussée est donc largement associée à la valorisation du mérite dans la détermination des niveaux de revenus. Il en va de même pour les cadres supérieurs et intermédiaires ainsi que pour les professionnels, qui ont eux-mêmes une formation plus poussée. Les personnes en haut de la hiérarchie sociale valorisent davantage que les autres le mérite personnel, pour une raison qui sera expliquée plus bas.

L’effort personnel avant le diplôme Mais que faut-il entendre par mérite? Quels sens donne-t-on à ce principe général qui emporte largement d’adhésion? Comment se posent les différences qui se manifestent dans les représentations de la méritocratie qui viennent d’être esquissées? La représentation sociale du mérite est en effet multidimensionnelle et renvoie à plusieurs composantes. Nous en avons identifié trois, en accord avec celles qui sont proposées dans les enquêtes européennes. La valorisation de l’effort personnel vient nettement en tête des trois composantes pour déterminer le mérite (94% d’accord), suivi par la reconnaissance du talent personnel (83%) et par le diplôme (51%).

La hiérarchie des trois est identique à celle qui a été observée dans l’enquête française sur le sentiment de justice. Selon Caroline Guibet Lafaye qui a analysé les données françaises, l’importance attribuée à l’effort «révèle une attitude favorable aux inégalités économiques qui prennent en compte l’engagement personnel et la qualité du travail accompli, c’est-à-dire des dimensions qui relèvent de ce qu’il est au pouvoir de l’individu de faire ou de décider» 1.

Les enquêtes québécoise et française mettent donc en évidence l’existence d’une double dimension de la méritocratie, la première étant liée au talent et à l’effort personnels (deux critères mesurant l’implication dans le travail), et la seconde, à la compétence validée par le titre scolaire, ce qu’on appelle aussi la certification des connaissances. Bien entendu, l’acquisition du diplôme traduit un effort passé de la part des individus, mais ce diplôme n’entraîne pas automatiquement la valorisation d’une rémunération plus élevée, du moins pas dans une aussi forte proportion que l’effort dans le travail présent et le talent.

Représentations différenciées selon les groupes sociaux La hiérarchie observée entre les trois critères méritocratiques –effort, talent et diplôme– est la même dans tous les groupes sociaux et dans les diverses catégories sociales. Les principes selon lesquels est évalué le mérite ont donc une grande stabilité, et priorité est donnée d’abord à l’investissement dans le travail et ensuite au diplôme.

La première dimension de la méritocratie qu’on peut appeler l’investissement dans le travail –mesurée par l’effort et le talent– ne fait l’objet d’aucune différence entre les groupes sociaux dans l’enquête québécoise. L’effort au travail est également mentionné dans les différentes catégories sociales, que ce soit l’âge, le sexe, l’activité sur le marché du travail, la langue parlée, la profession, le revenu ou la scolarité des individus. Il y a un accord largement partagé sur ce critère, contrairement à ce qui se passe en Europe (et en France en particulier). Là-bas, les ouvriers et les individus moins scolarisés insistent davantage sur l’effort pour justifier les inégalités de revenus, ce qui n’est pas le cas au Québec. Il en va de même pour le talent, mentionné également dans les diverses catégories sociales telles que définies par le sexe, la profession, etc. Une seule exception émerge dans l’analyse: les anglophones valorisent davantage le talent que les francophones (89% contre 78%) dans la fixation des revenus.

Le jugement porté sur la juste rémunération reconnaît l’effort et le talent comme critères dans la rémunération du travail, qui sont par ailleurs considérés comme étant à la source d’inégalités jugées légitimes quelles que soient les caractéristiques personnelles ou la position occupée dans la société québécoise.

Il en va différemment pour le critère du diplôme, l’autre grande dimension de la méritocratie. Cette fois, d’importantes différences se manifestent au Québec. Ainsi, le critère du diplôme est-il davantage valorisé chez les détenteurs d’un grade universitaire (74%) que chez les diplômés du secondaire (47%). De leur côté, les jeunes et les étudiants donnent aussi plus d’importance que les autres groupes sociaux au diplôme dans la détermination de la rémunération inégale mais considérée comme étant juste (soulignons que l’âge et le statut d’étudiant sont corrélés). La catégorie socioprofessionnelle est elle aussi très liée à l’appréciation de cette seconde dimension de la méritocratie dans l’appréciation des différences de revenus. Les catégories sociales les plus élevées –celles qui exigent un diplôme universitaire ou collégial, soit les cadres supérieurs et moyens, les professionnels, les techniciens ou les enseignants– se démarquent nettement des employés de bureau, des employés dans les services, des ouvriers et des personnes bénéficiaires de l’aide sociale, en accordant un rôle plus marqué au diplôme dans la fixation des revenus.

La prise en compte du capital scolaire dans l’établissement d’une juste rémunération est davantage valorisée dans le haut de l’échelle sociale et chez les personnes les plus scolarisées, mais elle ne remet pas en question la priorité donnée à l’effort, qui vient en tête dans toutes les couches sociales. Sur le plan normatif, il n’y a donc pas de consensus social élargi sur le supplément de revenu qui devrait être associé à un plus grand investissement personnel dans son éducation, car les personnes qui effectuent un tel investissement estiment en plus forte proportion que les inégalités de revenus qui en résultent sont justifiées.