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Nouvelles

Classes moyennes et retraite: la fracture

24 septembre 2014

«La bataille des retraités est en train de diviser la classe moyenne», avance le magazine L’actualité de manière provocatrice, certes, mais en se basant sur des arguments solides, dans le dossier «La nouvelle lutte des classes»1. Comme le journaliste Alec Castonguay me cite dans ce dossier, bien fouillé et bien argumenté, je souhaite apporter quelques compléments sur cette importante question.

L’inégalité qui se voit
Environ 4 personnes en emploi sur 10 participent à un régime de pension dont les coûts sont payés en partie (parfois jusqu’au 2/3) par l’employeur. Cet avantage fait partie de la rémunération globale, mais il ne se voit qu’après la retraite.

Tant et aussi longtemps qu’ils sont en emploi, les individus vivent de leurs salaires et de leurs rémunérations et ajustent leur consommation en conséquence (souvent en anticipant des revenus à venir par endettement, mais c’est une autre histoire). À qualifications et à statut social égaux, les différences de niveaux de vie ne se voient pas trop, quoique certains groupes (travailleurs municipaux, policiers, personnes syndiquées) gagnent souvent davantage que leurs homologues du privé ou que ceux qui ne sont pas syndiqués.

Cependant, dès qu’arrive la retraite, ceux qui n’ont pas de fonds de pension tombent de haut. Du coup, ils ne comptent plus que sur leurs épargnes privées (REER, etc.) –si elles existent– et sur les rentes et les pensions publiques (Sécurité de la vieillesse du Canada et Régime des rentes du Québec). Leurs revenus de retraite n’équivalent pas à ceux qui leur permettraient de maintenir leur niveau de vie, soit 70% du revenu gagné en période active.

Les non-pensionnés qui ont cotisé uniquement à un REER l’ont fait à hauteur de 10,5% en moyenne alors qu’il eût fallu cotiser à 18% afin d’assurer ces 70% du revenu. Et encore, ces données valent pour le Canada, alors que les Québécois ont moins cotisé à leur REER que la moyenne des Canadiens.

Le niveau de vie de ces personnes va donc baisser à la retraite; bien sûr, faut-il préciser, leurs obligations seront alors moindres qu’avant la retraite (payer la maison, éduquer les enfants, etc.).

Bref, les pensionnés continuent à recevoir des avantages monétaires liés à leur rémunération passée, ce qui n’est pas le cas des non-pensionnés.

Émergence du sentiment d’inquiétude…
Assez rapidement après la retraite, l’inégalité se creuse et se voit entre les retraités pensionnés et les retraités non pensionnés d’un même milieu socioéconomique. Les premiers peuvent voyager ou jouer au golf alors que les seconds comptent leurs sous pour payer l’épicerie et le chauffage. D’où l’apparition d’une fracture ressentie, le sentiment de déclassement chez les non-pensionnés.

En période de vie active, les ménages qui consommaient au-delà de leurs revenus pouvaient toujours s’endetter pour maintenir le rythme ou travailler plus fort (temps supplémentaire, parfois 2 emplois). Cela n’est plus possible à la retraite, notamment pour des raisons de santé et parce que l’endettement est moins accessible et plus problématique à cet âge, puisqu’on ne peut plus anticiper des revenus. C’est le choc de la réalité qui frappe.

La première source de frustration est donc endogène (interne): les retraités sans revenus de pension voient leur situation financière se détériorer par rapport au passé, et cela entraîne un réajustement de niveau de vie qui dérange.

… doublé d’un sentiment d’injustice
Une 2e source de frustration (exogène ou externe, celle-là) a émergé dans la foulée de la grande crise financière de 2008: le sentiment de devoir payer pour les bénéfices d’autrui. Comme plusieurs fonds de pension à prestations déterminées sont déficitaires par manque de rendements passés ou à cause de facteurs structuraux mal évalués (hausse de l’espérance de vie, programmes trop généreux, etc.), les employeurs doivent demander à leurs employés de cotiser davantage –ce qui entraîne un effet de génération, les jeunes en emploi étant forcés de payer pour assurer les rentes déjà acquises. Ou encore, les employeurs doivent renflouer eux-mêmes les fonds de retraite, au risque d’affecter leur capacité à payer de meilleurs salaires ou à réinvestir dans l’entreprise.

Dans le cas des municipalités et des institutions publiques, les contribuables –et en particulier les personnes qui n’ont pas elles-mêmes cotisé à un fonds de pension (6 personnes sur 10, il faut le rappeler)– sont frustrées de devoir «payer les pensions des autres». Certains médias populistes ne se gênent d’ailleurs pas pour alimenter la grogne populaire.

Un effet de nombre
Les régimes de retraite dans les municipalités, les institutions publiques et les grandes entreprises syndiquées ont été créés il y a environ 40 ans. Les effectifs des cohortes de premiers retraités qui ont cotisé toute leur vie –donc au maximum possible d’années, soit autour de 35 ans– commencent à augmenter en nombre avec l’arrivée à maturité des régimes de retraite. Les retraités sont de plus en plus nombreux dans notre société vieillissante. Mon département universitaire comporte maintenant plus de professeurs retraités que de professeurs actifs, plus de secrétaires retraitées que de secrétaires actives.

Il y a donc un effet de nombre. Nous avons tous des amis, des parents ou des voisins retraités; l’inégalité entre retraités pensionnés et retraités non-pensionnés devient ainsi plus visible.

Les sociologues ont bien montré depuis des années à quel point la comparaison intersubjective était importante dans la perception de son bien-être. Cette comparaison contribue au sentiment de frustration décrit plus haut.

Les classes moyennes en difficulté
Une autre raison, structurelle cette fois, contribue à l’émergence d’un net malaise et à la montée des inquiétudes ressenties: une partie importante des ménages de classes moyennes a vu ses revenus de travail ou ses revenus de marché (salaires et placements) stagner ces dernières années.

Une fracture est survenue au sein de ces classes –et elle s’accentue– entre les personnes qui ont de bons emplois (et qui sont assez souvent syndiquées) dans de bons secteurs en croissance et celles qui travaillent dans des secteurs qui en arrachent. Les politiques de redistribution par l’État ont permis de corriger, mais en partie seulement, les inégalités de marché, comme nous l’avons montré dans des billets précédents2.

Dans la situation actuelle, l’inquiétude devant un certain déclassement vécu ou appréhendé s’ajoute donc à la crainte d’une détérioration attendue des conditions de vie à la retraite, notamment chez ceux qui s’en approchent et qui réalisent peu à peu que des nuages noirs s’annoncent dans le ciel de leur vie.