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Nouvelles

Djihadisme : la fabrique infernale de la peur, Sarah Chakrida

5 janvier 2015

Quotidiennement, les grands média abordent le sujet, s’emploient à forger les opinions et n’hésitent pas à orienter les réactions du public.

Alerte : apparition soudaine d’un phénomène médiatique à l’ampleur incontrôlée qui provoque peurs et fantasmes irrationnels… Non, nous n’allons pas parler du virus Ebola mais du djihadisme. En France, selon les autorités, le nombre de Français impliqués dans les filières djihadistes en Syrie et en Irak est passé, depuis début 2014, de 555 à 932 en cette fin septembre. Trente-six d’entre eux ont été tués, 185 combattants ont quitté le théâtre des opérations et 118 sont de retour en France. Environ 230 personnes auraient des velléités de départ et les chiffres ne cessent d’évoluer. Récemment, une loi antiterroriste a été adoptée par le Sénat. Le projet de loi instaure une interdiction administrative de sortie du territoire et crée un « délit d’entreprise terroriste individuelle » qui sera un nouvel outil contre ceux qui se radicalisent individuellement, le plus souvent sur Internet, et passent à l’action.

Une peur alimentée  par des fantasmes
Michael Pritchard, le batteur du groupe de punk-rock américain Green Day a dit un jour : « La peur est cette petite pièce sombre où on développe ses idées noires ». La peur produit et imprime dans notre inconscient des images négatives qui nous ferment les portes de la raison. Ces images créées bloquent notre accès à la clarté et à la réflexion pour laisser place à la panique Ainsi la peur du musulman, de l’étranger et de l’islamiste s’est insérée insidieusement grâce aux écrans de télévision ressassant sans cesse les mêmes images anxiogènes. Le traitement médiatique partiel des djihadistes tend à faire passer l’image d’une mauvaise influence de la religion musulmane, en minorant le fait que les individus sont des êtres violents avant tout. L’Islam serait seul responsable de la dérive terroriste. Certains imposteurs intellectuels, Éric Zemmour en tête, vont même jusqu’à démontrer que les textes de l’islam prônent la guerre, en oubliant de replacer les éléments du manuscrit dans le contexte de l’époque. Cette répétition constante de l’amalgame possède une force de destruction symbolique si puissante qu’elle a poussé certains musulmans à se désolidariser des actes terroristes à coup de hashtags sur Twitter, chose qui paraîtrait invraisemblable pour toute autre « communauté ». Car un djihadiste est un sanguinaire avant d’être un croyant religieux, la mauvaise interprétation de l’islam n’étant là que pour justifier idéologiquement des actes terroristes et malfaisants. Le traitement médiatique oscille trop souvent vers le sensationnalisme et l’émotionnel. Ainsi, France 2 diffusait, durant la semaine du 3 au 7 novembre, le témoignage d’un père français qui a perdu son fils au djihad. Gros plan sur son visage défait par les larmes. La médiatisation de cet événement, qui reste dramatique en soi, approche le problème de manière biaisée en faisant appel au pathos mais ne répond pas aux questions rationnelles que chacun se pose face à l’actualité.

Récupération politique  de la peur
Autre conséquence de la peur distillée dans les média : la montée du phénomène djihadiste en France est l’occasion pour l’UMP et le FN d’accréditer la thèse du « choc des civilisations » et de renforcer les dérives identitaires. En témoigne la demande plutôt invraisemblable de deux députés UMP qui réclament la création d’une commission d’enquête sur le cas des Français partis faire le djihad et qui toucheraient encore des allocations. Les aides sociales, comme le revenu de solidarité active (RSA), cessent normalement d’être versées à tout citoyen quittant la France plus de quatre mois. Or, comme le rappellent les deux parlementaires, « la CAF doit prouver que cet allocataire a bien quitté son domicile ». Une tâche qui serait trop complexe pour l’organisme, qui ne peut pas « croiser ses fichiers » avec ceux des services de renseignement, seuls à connaître l’identité des djihadistes français. Les deux députés réclament un renforcement des moyens de contrôle dans une démarche volontairement provocatrice. Joint par L’Express, Thierry Mariani, cosignataire, reconnaît que l’action est avant tout symbolique : « Ce n’est évidemment pas un problème majeur. Notre action vise surtout à illustrer la dérive des prestations non-contrôlées en France. Le but, c’est de dire attention aux abus ! ». Cette action est révélatrice de l’hystérie collective au sein d’une certaine droite. Autrement dit, les « djihadistes fraudeurs » servent de faire-valoir pour une critique plus générale du système de distribution des aides sociales. Ou l’art de la récupération politique combiné au jeu des fantasmes. La peur est le produit d’une construction sociale qui induit la fabrication d’images-types et l’invention de nouveaux ennemis. Les musulmans de France sont les premiers à pâtir des amalgames, ne serait-ce que par la recrudescence des actes qui les prennent pour cibles : +11,3 % en 2013 par rapport à la même période en 2012 selon l’Observatoire national contre l’islamophobie. De nombreuses voix de musulmans s’élèvent, pour refuser l’amalgame. Car – faites le test – la plupart des musulmans vous diront que la doctrine djihadiste n’a rien à voir avec l’islam qu’ils connaissent.

Le djihad, un terme controversé au cœur de la doctrine terroriste
Le terme de djihad  qui revient sans cesse à la Une de l’info est à manier avec précaution. En arabe, il signifie « l’effort vers un but déterminé ou sur soi-même pour atteindre le perfectionnement moral ou religieux. ». L’islam compterait quatre types de djihad : « par le cœur », « par la langue », « par la main » et « par l’épée ». Dans le Coran, Mahomet annonce que le vrai combattant est celui qui se livre combat à lui-même et qui mène la lutte intérieure, spirituelle, contre ses propres travers. C’est cette forme du djihad que l’on nomme le Grand Djihad (spirituel). On distingue donc le Grand Djihad  du Petit Djihad  (temporel) qui inclut les actions de prosélytisme et le conflit armé incluant aujourd’hui l’assassinat, le meurtre et le terrorisme. Hocine Kerzazi, doctorant en histoire contemporaine montre qu’en matière de proportion, le djihad armé est une interprétation étymologique opérée par les prêcheurs « djihadistes» de manière extrêmement minoritaire et injustifiée au regard de la définition qu’en donne le Coran. Le djihad renvoie à la psychologie islamique où il est dit que les voies sont multiples pour accéder au perfectionnement. Or, c’est en isolant le contexte que certains prédicateurs de la haine l’ont interprété comme étant une justification du « djihad du sabre ». L’interprétation belliciste du terme de djhad est aujourd’hui reprisepar certains courants du salafisme. le salafisme est un mouvement sunnite qui revendique un retour à « l’islam des origines», fondé sur le Coran et la sunna (les pratiques et les lois religieuses fondées selon le comportement de mahomet). « C’est une mouvance totalement éclatée qui recouvre une extrême diversité théologique et idéologique », explique le politologue Jean-François legrain, interrogé par Le Nouvel Observateur. À partir du wahhabisme, l’idéologie salafiste officielle de l’arabie saoudite depuis 1932, trois catégories sont progressivement apparues. les piétistes se désintéressent du politique, les politiques souhaitent défendre l’identité et les intérêts musulmans dans l’état et les révolutionnaires légitiment le recours à la violence. C’est dans cette dernière catégorie que s’insère Daesh, groupe salafiste djihadiste. Ainsi, l’islam rigoriste comporte plusieurs nuances qui ont été interprétées différemment au gré des évolutions historiques et géopolitiques.

Le DJIHAD 2.0
Ce qui frappe aujourd’hui, ce sont les nouvelles manières de recrutement au djihad. Les jeunes sont enrôlés via internet à coup de vidéos mensongères et conspirationnistes exacerbant la haine contre « l’occident ». Les références aux jeux vidéo comme Call of Duty sont omniprésentes afin d’attirer un jeune public. Souvent, les sites internet manipulent les jeunes filles en jouant sur le côté humanitaire et l’aide aux populations opprimées et abandonnées par la communauté internationale. L’emprise marche quand une déconnexion des liens familiaux et amicaux a lieu. Progressivement, le jeune se convertit à l’islam radical et est littéralement endoctriné. Le basculement intervient souvent après un élément déclencheur : décès, divorce, chômage. le djihadisme est attractif pour des individus en rupture de ban avec la société ou leurs proches, à la recherche de nouveaux référents identitaires, d’aventure ou en détresse psychologique. Selon Aurélie Campana, professeure agrégée de science politique et titulaire de la chaire de recherche du canada, à l’Université Laval, sur les conflits identitaires et le terrorisme à l’Université laval, « les stratégies de communication et de recrutement des groupes djihadistes se sont affinées afin de toucher un public de plus en plus large. L’utilisation d’internet et surtout des média sociaux donne une résonance planétaire à leurs messages tout en créant une proximité virtuelle entre ces sympathisants et les groupes islamistes actifs sur les théâtres de conflit ».

Lutter contre l’inconnu
Les mesures politiques adoptées sont inefficaces et impuissantes face aux enjeux géostratégiques et politiques posés par le terrorisme islamiste. Des actes de tels mouvements, au vu des méthodes bien particulières qu’ils emploient, ne présentent pas les caractéristiques d’une guerre classique. La lutte contre le djihadisme est également compliquée car elle révèle les contradictions d’un droit pénal qui veut punir avant même que le crime, c’est-à-dire l’attentat, ne se produise. L’enjeu consiste à détecter et à interpréter la menace que cette minorité d’individus représente pour la sécurité des états. La réponse est difficile car la tentation est grande de durcir des dispositions existantes. comme l’histoire récente nous l’a montré aux états-Unis, après les attentats du World trade center, de tels réflexes conduisent le plus souvent à deux dérives : la stigmatisation de communautés entières et la création de lois d’exception entravant les libertés publiques  de toute une société.

La Revue du projet, n°42, 20 décembre 2014.