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Nouvelles

Le recours plus fréquent au lock-out. «Une impression de paix industrielle»

1er mai 2015

Ces dernières années, l’utilisation du lock-out lors de conflits de travail défrayait les chroniques : que ce soit chez Olymel, chez les concessionnaires automobiles du Saguenay–Lac-Saint-Jean, au Roi du Coq rôti inc. ou au Journal de Montréal, l’impression semble rendre un climat de travail difficile et conflictuel. Pourtant, le Québec n’a jamais été autant en paix qu’aujourd’hui, et ce, malgré la détérioration des conditions de travail.

Si les arrêts de travail sont au plus bas depuis 30 ans, la part des lock-outs dans ceux-ci augmente, selon une étude publiée en novembre 2014 par l’Université Laval.

« Le nombre absolu de lock-outs a peut-être diminué, mais ces chiffres sont trompeurs, car, entre 2000 et 2013, la part des lock-outs dans les arrêts de travail est passée de 20 à 65 % », indique Paul-André Lapointe, professeur en relations industrielles dans cette université et auteur de l’étude.

En effet, on dénombrait en moyenne 273 arrêts de travail par an — dont 74 lock-outs — dans la décennie 1980. Ces chiffres sont tombés en 2013 à 84 conflits — pour 46 lock-outs.

Pour le chercheur, la baisse n’est significative que si on regarde du côté du nombre de jours-personnes perdus (jpp), l’indicateur qui permet de comprendre l’impact économique de l’arrêt de la production. Cet indicateur a doublé, passant de 3571 jpp il y a 30 ans à 6322 jpp en 2010. « C’est une impression de paix industrielle, car les conflits de travail sont plus durs, plus longs, et c’est l’employeur qui est de plus en plus souvent à l’origine du conflit. »

Paix industrielle

Pourtant, dans les faits, le Québec n’a jamais été aussi paisible qu’aujourd’hui en matière de relations de travail. « La paix industrielle est plus que positive, cela prouve qu’on négocie de bonne foi, indique Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs du Québec. Les relations de travail ont mûri, nous avons réussi à mettre en place des dispositions efficaces au fil du temps, qui font en sorte qu’il y a beaucoup d’entente sans rapport de force. Mais, chez les employeurs qui ne respectent pas le syndicat, c’est là que les lock-outs et les grèves se font. On s’interroge alors sur la bonne foi des employeurs lorsque le conflit s’éternise, s’ils ne veulent pas simplement briser le syndicat. »

Cette situation est, selon François Vaudreuil, président de la Centrale des syndicats démocratiques, la conséquence de l’évolution du rôle des syndicats. « Dans les années 1980, à cause de l’hyperconcurrence du marché mondial, les syndicats ont quitté la contestation systématique pour s’occuper de productivité, d’organisation du travail et de compétitivité pour maintenir les entreprises. »

Nouvelles logiques

Cela a, selon Paul-André Lapointe, poussé les rapports vers des conflits défensifs pour les syndicats. Ainsi, alors qu’ils se battaient pour une amélioration du sort des salariés, ils sont aujourd’hui de plus en plus portés à limiter la détérioration des conditions de travail. « Aujourd’hui, certains patrons sont plus agressifs, [car] il s’agit de réduire le coût de la main-d’oeuvre : la fragilisation de l’emploi, c’est un phénomène nouveau. Pour le syndicat, ça donne l’impression qu’on lui souhaite sa mort. » Un point rejoint par François Vaudreuil. « Les attaques sont plus virulentes envers le droit du travail. Mais il y a des cas où la solidarité permet de construire un mouvement, comme celui des concessionnaires » automobiles au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en lock-out depuis deux ans.

Le professeur en relations industrielles rajoute que derrière ces lock-outs se cache souvent une volonté de rentabilisation. « Il y a une dynamique de financiarisation, on ne pense qu’aux actionnaires. Auparavant, le profit était un résidu de la production, la direction était plutôt soucieuse du partage de la valeur ajoutée. Maintenant, le salaire est devenu un coût et non une ressource. »

La conséquence de tout ça ? Une paupérisation des travailleurs. « Il y a un accroissement des inégalités salariales, indique-t-il. La capacité du syndicat à tenir un rapport de force pour assurer un meilleur partage des richesses ne permet plus de réduire les écarts salariaux et la hausse des salaires des dirigeants. »

Supprimer le lock-out ?

Ces modifications des relations dans le secteur privé amènent, selon lui, une perception différente du droit de grève dans le secteur public. « Leur capacité dans le rapport de force a diminué. On nie le droit de négocier en réglant les affaires avec des lois spéciales, qui amènent une diminution ou une stagnation des conditions de travail. »

Selon Paul-Antoine Lapointe, la meilleure solution serait de supprimer le lock-out, comme en Europe, où ce droit n’a jamais existé. « On a déjà un rapport de force entre syndicat et entreprise sans le lock-out, puisque l’entreprise peut fermer l’usine. Le droit au lock-out ne fait que radicaliser la situation. »

Un doux rêve, d’après François Vaudreuil. « Supprimer le lock-out, c’est se bercer d’illusions qu’on puisse modifier la législation. Peu de politiciens reconnaissent dans la législation un déséquilibre dans le rapport de force entre travailleurs et employeurs. »

« Il y a une dynamique de financiarisation, on ne pense qu’aux actionnaires. Auparavant, le profit était un résidu de la production, la direction était plutôt soucieuse du partage de la valeur ajoutée. Maintenant, le salaire est devenu un coût et non une ressource. »

Article d'Arnaud Stopa de publié dans Le Devoir, le 25 avril 2015