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Nouvelles

Arctique : le boom qui n'a pas eu lieu

8 mai 2015

Janvier 2013, coup de théâtre au Nunavut. Dans le but de réduire le coût d'investissement initial de sa mine de fer Mary River, sur l'île de Baffin, la coentreprise Baffinland Iron Mines reporte son objectif de production et tronçonne son projet en phases, question d'étaler son financement. Chez les Inuits, c'est la consternation : plutôt que les quelque 4 milliards de dollars prévus, ce sont 740 millions de dollars qui seront investis dans leur région. La production passe abruptement de 18 à 3,5 millions de tonnes de minerai, et les constructions du chemin de fer et du port de Steensby Inlet sont remises à plus tard. Pour Anne Pelouas, journaliste et auteure de l'ouvrage Les Inuits résistants, qui vient de paraître au Québec aux éditions Ateliers Henry Dougier, il est clair que le terme de «boom» minier au Nunavut est nettement exagéré. «On parlait d'un boom il y a 10 ans déjà, mais il est loin d'avoir eu lieu, estime-t-elle. Il y a beaucoup de projets sur la glace, si je peux me permettre l'expression. Le développement minier va se faire lentement, au coup par coup.»

Comme le rappelle Peter Taptuna, premier ministre du Nunavut, dans l'entrevue liminaire de l'ouvrage, il faut compter 30 ans entre l'exploration et l'exploitation d'un gisement en Arctique. Plus de 15 ans après la création du territoire, il paraît évident que la ruée des ressources naturelles que l'on prédisait alors risque de s'étaler dans le temps, au rythme des cycles de l'économie mondiale. Avec l'entrée en service de Mary River en septembre 2014, le territoire compte désormais deux mines en exploitation - l'autre étant Meadowbank Gold, une mine aurifère d'Agnico Eagle entrée en production en 2010. Mais rien n'est simple dans l'Arctique : la proposition de Baffinland de prolonger de 5 à 10 mois la fenêtre de transport pour exporter son minerai vient d'être jugée non conforme par la Commission d'aménagement du Nunavut, qui ne veut pas de brise-glaces sur son territoire.

Une décision inédite, d'ailleurs : c'est la première fois, dans ses 15 années d'existence, que la Commission rejette une proposition de projet. Signe que les Inuits prennent confiance et savent désormais négocier les projets sur leur territoire, croit Mme Pelouas. «C'est sûr qu'en 1999 le Nunavut se mettait en place, l'administration n'avait pas les moyens d'appuyer sur les bons boutons, dit-elle. Ils ont appris à négocier avec les entreprises. J'ai confiance en la capacité des organisations inuites d'obtenir leur part du gâteau.» En témoigne, selon elle, l'entente signée en septembre 2013 entre Baffinland et l'Association inuite Qikiqtani, qui défend les intérêts des habitants de Baffin jusque dans les moindres détails.

D'autres incertitudes

Il faut dire que les Inuits sont entrés de plain-pied dans l'ère du salariat, rappelle Gérard Duhaime, professeur à la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval et spécialiste du monde inuit, dans un entretien inédit. «Mais l'insertion dans la logique des marchés et des services sociaux enchaîne les individus à l'obligation du salariat et les rend vulnérables au chômage, prévient-il. Ces institutions ont remplacé des incertitudes par d'autres incertitudes.» Il faut arrêter de croire que le mode de vie traditionnel reste une solution de rechange répandue à l'économie de marché, croit Mme Pelouas. «Ils vont encore à la chasse et à la pêche, mais l'autosuffisance se limite à la nourriture traditionnelle. Pour le reste, ils ne fabriquent pas de motoneiges ni de téléviseurs...»

Mais les Inuits ne font pas qu'attendre des emplois : ils sont aussi entrepreneurs, comme en témoigne la prolifération de sociétés 100 % inuites, notamment dans les transports, le bâtiment et les télécommunications. Le mouvement coopératif, lui aussi, s'est nettement développé depuis les premières coops commerciales des années 1960, qui visaient à affranchir les Inuits de l'emprise de la Compagnie de la Baie d'Hudson. «C'est un modèle qui fonctionne aussi bien pour l'art que pour l'alimentation et qui répond aux valeurs inuites de partage, puisque tout l'argent revient dans la poche des Inuits», souligne l'auteure.

Quant au tourisme, Mme Pelouas se montre réaliste : pour le moment, c'est un secteur de niche. «À part des gens richissimes et des scientifiques, il n'y a personne dans les parcs, dit-elle. Ça ne peut pas être une source de revenus importante.» En fait, les clients potentiels de ces parcs, ce sont les habitants eux-mêmes qui, après tout, ne font pas que travailler...

Article d'Antoine Dion-Ortega, publié sur le site web Les Affaires, éditon du 9 mai 2015