Frère-lune (Taqqiq), soeur-soleil (Siqiniq) et l'intelligence du Monde (Sila)

Cosmologie inuit, cosmographie arctique et espace-temps chamanique

Bernard Saladin d'Anglure

Abstract: Brother-Moon (Taqqiq), Sister-Sun (Siqiniq) and the Intelligence of the World (Sila) - Inuit Cosmology, Arctic Cosmography and Shamanistic Space-Time.

In view of the major role played by celestial bodies and meteoric forces in Inuit mythology, ritual and shamanistic practices, one wonders about the scantiness of references to ethno-astronomy in the abundant anthropological literature dealing with the Inuit. Although the religious meaning of certain celestial bodies such as the moon has often been discussed in several works on Inuit mythology and cosmology, the complex movements and cycles of that luminary have not been the object of rigorous observation and interpretation.
This paper aims at filling this gap by establishing relationships between myths, rituals, beliefs and arctic cosmography, particularly the relative movements of sun and moon. It is shown that these movements constitute a system and that summer midnight sun is echoed by the noon moon of wintertime. In some years, at 70 deg. N and beyond, this circumpolar full moon revolves in the sky for eight days, in an eighteen-year cycle.
In Inuit representations, sun and moon have a distinct, and complementary social sex, albeit marked by an androgyny which we proposed to call "third social sex". Sun and moon combine their activities in a coincidentia oppositorum, on the foundation of Sila, the great cosmic principle, source of the universe's meaning and movement, something like an Inuit version of the presocratic concept of «logos».
These characteristics can only be brought out by a holistic and structural approach, which explains why so many excellent authors have neglected astronomical observation. Weyer, for instance, underestimated the concrete usefulness of the moon, while Oswalt overlooked the symbolic significance of the sun. Sun and moon must rather be considered as components of a system. Our conclusions shed new light on Mauss' essay on seasonal variations of Inuit social life and bring his analysis further by showing the social and religious dimension of luni-solar and shamanistic rituals at the time of the winter solstice.

Résumé: Frère-lune (Taqqiq), soeur-soleil (Siqiniq) et l'intelligence du Monde (Sila).

En regard de la place importante accordée par les Inuit aux corps célestes et aux forces météoriques, dans leurs mythes, dans leurs rites et dans leurs pratiques chamaniques, il est étonnant de constater l'absence quasi-totale de références à l'ethno-astronomie dans l'abondante littérature anthropologique concernant l'aire inuit.
On pourrait nous objecter que la valeur religieuse de certains astres comme la Lune ressort très bien des travaux sur la mythologie et la cosmologie des Inuit, mais la complexité des mouvements et des cycles de ce luminaire céleste semble avoir découragé son observation rigoureuse et son interprétation.
On s'efforce ici de combler cette lacune, en mettant mythes, rites et croyances en relation avec la cosmographie arctique et plus précisément avec les mouvements relatifs apparents du Soleil et de la Lune. On montre comment ces mouvements forment système et qu'au soleil de minuit estival correspond une pleine lune de midi hivernale. Cette pleine lune circumpolaire tourne dans le ciel pendant huit jours, au 70 deg. de latitude nord, certaines années, suivant un cycle de dix-huit ans.
Dans les représentations inuit, soleil et lune ont un sexe social distinct et complémentaire, encore que marqué dans les deux cas par l'androgynie, que nous avons proposé d'appeler 3e sexe social. Ces deux astres combinent leur action dans une unité des contraires et se fondent en Sila, le grand principe cosmique qui donne à l'univers sens et mouvement, véritable «logos» inuit, dans l'acception présocratique du terme.
Une approche holiste et structurale est nécessaire pour faire ressortir ces propriétés. On explique par là pourquoi tant d'auteurs, et parmi les meilleurs, aient négligé l'observation astronomique, qu'ils aient, comme Weyer, sous-évalué l'importance physique de la Lune, ou, comme Oswalt, sous-évalué l'importance religieuse du Soleil, alors qu'il faut considérer ces deux corps célestes dans le même système. Nos conclusions apportent un éclairage et un développement nouveau à l'essai de Mauss sur le dualisme saisonnier de la vie sociale inuit, en faisant ressortir la portée sociale et religieuse des rites luni-solaires et chamaniques au moment du solstice d'hiver.


[Volume 14]

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