Les féminismes

2007 volume 20 numéro 2


Le genre, structure sérielle : penser les femmes comme un groupe social
IRIS MARION YOUNG

À la suite des critiques formulées par des femmes de couleur et par des lesbiennes quant à la conception ethnocentrique blanche et hétérosexiste d’une bonne partie de la réflexion féministe, l’auteure essaie de penser la catégorie « femmes » en dehors des définitions essentialisantes et totalisantes. Elle propose, à cette fin, de recourir à la notion sartrienne de structure sérielle pour penser les femmes comme un groupe social dont les membres n’ont pas nécessairement à partager les mêmes attributs. Cela lui permet d’envisager la possibilité d’un féminisme qui ne repose pas sur la catégorie « femmes » dans son ensemble, mais qui émerge plutôt des pratiques, nécessairement parcellaires, de femmes qui transforment en enjeux politiques certains aspects de la « condition féminine ». Ainsi, il devient possible de penser le féminisme comme théorie et pratique politiques sans le faire procéder de « femmes » dont la condition serait identique en tous points, mais plutôt de coalitions qui remettent en cause un aspect particulier des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.


L’institutionnalisation au service de l’autonomie
des féministes chiliennes
SOPHIE STOFFEL

Cet article aborde la question de l’institutionnalisation et de l’autonomie du féminisme à partir du cas chilien. L’auteure propose une réflexion sur l’institutionnalisation en tant que processus d’accès aux ressources symboliques, matérielles et politiques de même que sur l’autonomie des organisations féministes institutionnalisées. L’institutionnalisation empêche-t-elle de porter un projet politique autonome? Ou constitue-t-elle, au contraire, un levier pour une action plus autonome? En vue de répondre à cette question, l’auteure effectue un retour historique et contextualisé sur le débat entre autonomie et institutionnalisation. Elle examine les notions d’institutionnalisation et d’autonomie, à travers la reconfiguration du mouvement féministe, l’élaboration d’une politique d’égalité des chances et la réaction à ce processus. Enfin, elle lance des pistes pour envisager ces deux notions dans un rapport positif de renforcement mutuel, dans un contexte où les besoins financiers des organisations non gouvernementales (ONG) les poussent parfois à rechercher à tout prix un partenariat avec l’État, voire avec les compagnies privées.

De la construction du genre à la construction du « sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’œuvre de Judith Butler
AUDREY BARIL

La philosophe Judith Butler est aujourd’hui reconnue comme une figure marquante du féminisme postmoderne. L’originalité de sa pensée a fortement influencé le champ des études féministes, gaies et lesbiennes et queers. Dans ses théorisations, Butler procède à la déconstruction du naturalisme et du fondationnalisme sous-tendant les catégories de sexe et de genre. Cette prise de position constructiviste l’amène à réfléchir et à militer pour la reconnaissance sociale et politique des différents genres et des multiples sexualités. Bien que Butler soit devenue une référence incontournable à l’échelle internationale, ses travaux ont fait l’objet de peu d’analyses au Québec. Cet article veut favoriser une meilleure compréhension des postulats philosophiques et épistémologiques de son œuvre. Pour ce faire, une analyse des concepts clés de la pensée de Butler, notamment celui de performativité du genre, est d’abord effectuée. Puis les principales critiques à l’égard de ses thèses sont examinées et, finalement, les réponses de Butler à ces critiques sont présentées.

Réception de la théorie postcoloniale dans le féminisme québécois
CHANTAL MAILLÉ

Ce texte propose d’utiliser le féminisme postcolonial comme point d’appui pour explorer les discours identitaires à l’œuvre dans le féminisme québécois. La première partie du texte aborde la génèse du féminisme postcolonial à partir des écrits de Gayatri Spivak, Chandra Talpade Mohanty et Uma Narayan. Dans la seconde partie, l’auteure discute de la figure centrale à l’œuvre dans le féminisme québécois, marqué au cours des années 60 par le récit politique de l’oppression nationale. Selon son analyse, cet héritage a permis au féminisme québécois d’occulter le difficile exercice d’identifier les rapports de pouvoir entre les femmes de la majorité et les autres femmes.

Mon/notre/leur corps est toujours un champ de bataille :
Discours féministes et queers libertaires au Québec, 2000-2007

ÉMILIE BRETON, JULIE GROLLEAU, ANNA KRUZYNSKI ET CATHERINE SAINT-ARNAUD-BABIN

Les auteures se livrent à une analyse des discours produits et diffusés par des groupes et des personnes qui luttent contre le patriarcat et l’hétérosexisme en priorité et qui semblent avoir une certaine culture libertaire. Une lecture des zines, des brochures, des journaux, des compilations vidéo/DVD, des albums de musique et des sites Web leur a permis de mettre en évidence trois tendances : la première regroupe les féministes radicales, clairement en continuité avec la génération politique précédente; la deuxième tendance s’apparente au women-of-color feminism; et la troisième est représentée par des groupes queers radicaux qui, tout en tentant de déconstruire l’identité sexuelle femme, invente un militantisme de multiples identifications.

Pour éviter de se noyer dans la (troisième) vague :
Réflexions sur l’histoire et l’actualité du féminisme radical

MÉLISSA BLAIS, LAURENCE FORTIN-PELLERIN, ÈVE-MARIE LAMPRON ET GENEVIÈVE PAGÉ

Ce texte a pour objet de reconnaître la présence et l’apport du féminisme radical autant dans l’histoire que dans l’actualité. Relégué aux oubliettes, jugé « dépassé » et « désuet », ne remportant supposément pas l’adhésion des « jeunes » femmes, le féminisme radical est dorénavant opposé à un « nouveau » féminisme, à une « troisième vague », prétendument portée par les « jeunes » féministes. La conceptualisation de cette « troisième vague » se base sur une typologie contestable – soit une fausse équation entre idées et périodes de militance – et également sur une volonté de « dépasser » la « deuxième vague », associée à un féminisme radical simplifié et empreint d’importantes idées fausses au point de vue théorique.

Le féminisme au Burkina Faso : mythes et réalités
MONIQUE ILBOUDO

En tant que mouvement organisé se réclamant comme tel, le féminisme n’a pas, à ce jour, existé au Burkina Faso. Néanmoins, des antiques résistances aux luttes actuelles, il y a toujours eu des féministes dans notre société. En effet, qu’elles l’ignorent ou refusent de l’assumer, de nombreuses femmes burkinabè ayant travaillé à l’extension des droits et du rôle des femmes dans la société sont des féministes. La situation des femmes s’est améliorée sur le plan formel. Les textes de loi sont plus égalitaires mais des efforts doivent être faits pour l’effectivité des droits. Les chantiers sont encore nombreux. Le féminisme est peut-être à venir au Burkina Faso.