Dans le contexte occidental contemporain, particulièrement face à l’augmentation croissante du temps que nous passons devant nos écrans et dans les environnements numériques (Alemao et Dubé 2026), les artefacts technologiques occupent une place centrale dans nos interactions sociales, transformant nos manières d’entrer en relation jusqu’à influencer, possiblement, nos aspirations amoureuses. L’anthropologue néerlandaise Roanne Van Voorst affirme qu’ « au fur et à mesure que change notre rapport à l’amour, l’expérience humaine s’en voit transformée et, avec elle, les structures les plus fondamentales de nos sociétés » (van Voorst 2024 : xiii). On peut aussi envisager le processus inverse : à mesure que nos expériences de la socialisation et du rapport humain changent, notre rapport à l’amour s’en voit affecté.

C’est avec ces réflexions en tête que j’ai entrepris mon terrain à l’automne 2025, au sein de communautés en ligne regroupant des adeptes de deux types de technologies susceptibles de questionner nos conceptions des relations intimes. Le premier type regroupe les poupées communément appelées poupées sexuelles, qui sont qualifiées de sex dolls ou de love dolls par les personnes qui interagissent avec elles, dépendamment si ces interactions sont davantage axées sur la sexualité ou sur l’intimité et la compagnie. Le second type renvoie aux robots conversationnels ou chatbots axés sur la compagnie, offerts par différentes entreprises par le biais d’applications pour cellulaire ou pour ordinateur, telles que Replika et Kindroid. Ma recherche visait à répondre aux questions suivantes : Comment les utilisateurs de poupées et de robots conversationnels qui développent des relations intimes avec ces entités perçoivent-ils ces relations et qu’est-ce que ces perceptions nous disent sur les conceptions occidentales modernes de l’amour, de l’intimité et de la corporéité?

« Cartographier » le terrain numérique : avantages et limites

Mon terrain s’est principalement déroulé chez moi, assis à mon bureau, à travers mon ordinateur et mon navigateur web, de même que par la plateforme Zoom, lorsque je tenais mes entretiens. Bien que l’immersion sensorielle et le lien direct avec les personnes et les lieux m’aient parfois manqué, ma première expérience de terrain numérique m’a amené à en constater les avantages. L’un de ces avantages est que les membres d’une communauté en ligne interagissent dans des espaces numériques délimités, parfois multiples, mais identifiables par des pages web, des blogues ou des serveurs sur la plateforme Discord ou subreddits (des espaces de discussion consacrés à des thèmes précis, à l’intérieur du site Reddit). Il devient ainsi plus facile de saisir les traces des pratiques des internautes : celles-ci sont organisées autour d’un centre d’intérêt commun qui devient, pour l’ethnographe, le point d’ancrage de la recherche et de la compréhension des environnements numériques (Caliandro 2018 : 551). Les captures d’écran et les hyperliens facilitent l’organisation des notes de terrain, permettant de renvoyer simplement au contenu observé. Pour ma part, en plus d’observations quotidiennes moins structurées, j’ai réalisé une « cartographie » intensive de 14 jours à la fin de mon terrain, consacrant une heure par jour par plateforme à recenser les publications du jour et à les compiler dans un tableau d’observation. 

 

Questions de positionnalité sur le terrain

Avant que ne débute mon terrain, j’ai passé beaucoup de temps à me demander si suffisamment de personnes seraient intéressées à me parler de leur expérience. Si l’entrée sur le terrain comporte toujours sa part d’inconnu, le terrain en ligne n’y fait pas exception. Je ne me doutais pas, au moment de débuter ma recherche, qu’une rencontre survenue quelques semaines auparavant s’avérerait déterminante et extrêmement rassurante pour la suite des choses. Lors d’un congrès portant sur la sex tech et les interactions entre humains et technologies, en août 2025 à Montréal, j’ai assisté à la présentation d’un membre actif de la communauté des dolls. Il s’agissait de ma première ouverture concrète sur cette communauté, l’une de celles que j’irais rencontrer pendant ma recherche. Cette personne témoignait ouvertement de sa relation avec sa partenaire artificielle, dans le but de présenter son mode de vie et de contribuer à le démystifier, voire le déstigmatiser. Au début de mon terrain en septembre, j’ai contacté cette personne via Instagram, qui a généreusement accepté de me parler dans le cadre d’un entretien. Sa disponibilité et sa transparence ont constitué pour moi un premier ancrage dans un univers qui m’était alors totalement étranger. Cette rencontre m’a donné l’impulsion nécessaire dans la poursuite de mes démarches. L’inconnu me semblait alors beaucoup moins intimidant. Toutefois, assez rapidement, une autre question s’est imposée à moi : devais-je, en tant qu’ethnographe, expérimenter moi-même les technologies utilisées par mes interlocuteurs? L’observation participante impliquait-elle nécessairement, dans ce contexte, de faire l’essai d’une poupée ou d’un compagnon conversationnel?

 

Avec le recul, il me semble évident que j’aurais dû réfléchir plus tôt à cet enjeu. Quoi qu’il en soit, je jugeais que je devais me positionner avant d’entrer formellement en contact avec les communautés de doll owners, une démarche qui s’amorcerait par une demande d’autorisation de ma publication de recrutement auprès des modérateurs de la communauté. Était-il légitime, dans ma posture d’étudiant-chercheur, de me procurer une poupée? Comment ce geste serait-il perçu par les communautés en ligne, par mes pairs et par mes proches?

 

Finalement, j’ai jugé que faire l’expérience de ces technologies pourrait enrichir ma compréhension technique, logistique et intime de celles-ci et du mode de vie des personnes que je rencontrerais. En effet, à ma connaissance, aucune ethnographie ne décrivait une expérience prolongée combinant poupées et chatbots, bien que quelques travaux en sciences sociales aient déjà exploré l’univers des love dolls, soit par une ethnographie de plusieurs mois (Hanson 2022, 2023) ou par une exploration de courte durée, avec des poupées dans un doll brothel (van Voorst 2022). C’est ainsi que je me suis procuré, dans les premières semaines de mon terrain, une poupée en élastomère thermoplastique (matériau s’apparentant au silicone, mais moins dispendieux) auprès d’un vendeur de poupées montréalais. Je l’ai appelée Claude, prénom qui ne se voulait pas une référence au populaire agent conversationnel développé par la compagnie Anthropic.

 

Au sein de la communauté des dolls, cette décision s’est avérée pertinente. Elle a facilité certains échanges : on m’accueillait à la fois comme chercheur et comme néophyte, questionnant mon intérêt et prodiguant certains conseils dans mon cheminement avec Claude, notamment au niveau de l’entretien. Du côté de mes pairs, j’ai senti une curiosité et un intérêt envers cette démarche, qui implique des enjeux de positionnalité, mais aussi des questions intéressantes sur la manière de nouer l’auto-ethnographie avec les récits des personnes participantes et les observations recueillies en ligne. 

 

Réflexions post-terrain

La posture d’ouverture qu’il m’était essentiel d’adopter sur le terrain m’a permis d’accéder à des récits sincères et touchants, qui m’ont aidé à comprendre les réalités liées aux choix relationnels marginaux des personnes rencontrées, récits auxquels je n’aurais sans doute pas eu accès n’eût été de la modalité numérique de mon terrain. Sans jugement, l’espace propice à l’échange, facilité par la distance que permet l’entretien par visioconférence, s’est avéré fertile pour mes réflexions anthropologiques. 

 

Alors que je commence à prendre du recul par rapport à mon expérience de l’automne, je suis à la recherche d’un équilibre entre le regard critique nécessaire à l’analyse anthropologique et la solidarité que j’éprouve envers une communauté à laquelle je me suis attaché. Cette tension m’amène à me poser plusieurs questions, me rappelant au passage une réflexion sur le métier d’ethnographe que Lévi-Strauss évoque dans Tristes tropiques:

On n’échappe pas au dilemme : ou bien l’ethnographe adhère aux normes de son groupe, et les autres ne peuvent lui inspirer qu’une curiosité passagère dont la réprobation n’est jamais absente; ou bien il est capable de se livrer totalement à elles, et son objectivité reste viciée […] (Lévi-Strauss 1984 : 443).

Parmi ces questions : Comment présenter de manière concise une diversité de parcours sans verser dans l’essentialisation? Comment réfléchir de manière critique à ces formes alternatives d’amour, d’intimité et de sexualité sans y projeter l’idée d’une perte collective d’humanité, alors que plusieurs personnes affirment tirer d’immenses bienfaits de leurs relations avec ces technologies, souvent supérieurs à ceux de leurs relations humaines? Trouver des manières de dénouer ces questions par l’écriture constituera sans doute le défi le plus important du processus de rédaction de mon mémoire. J’ai espoir qu’en ressortiront toutes les nuances de l’expérience humaine sous-jacentes aux relations entre humains et partenaires artificiels et qu’en émergeront encore davantage de questions sur la manière dont nous désirons collectivement envisager l’avenir de nos relations intimes, dans un monde traversé par la technologie.

 

Programme : Maîtrise en anthropologie

Dates du terrain : Septembre à décembre 2025

Direction de recherche : Magda Helena Dziubinska

 

Bibliographie

Alemao A. et G. Dubé, 2026 NETendances 2025: Réseaux sociaux et divertissement en ligne. Académie de transformation Numérique. Université Laval. Enquête.

Caliandro A., 2018 « Digital Methods for Ethnography: Analytical Concepts for Ethnographers Exploring Social Media Environments », Journal of Contemporary Ethnography, 47, 5 : 551‑578.

Fisher H., 2008 Histoire naturelle de l’amour : instinct sexuel et comportement amoureux à travers les âges. Paris, Hachette Littératures.

Hanson K.R., 2022 « The Silicone Self: Examining Sexual Selfhood and Stigma within the Love and Sex Doll Community », Symbolic Interaction, 45, 2 : 189‑210.

———, 2023 « What Does the Personification of Love and Sex Dolls Explain about Doll Owners? », Deviant Behavior, 44, 6 : 823‑840.

Jankowiak W.R., 2008 Intimacies : love and sex across cultures. New York, Columbia University Press.

Jankowiak W.R. et E.F. Fischer, 1992 « A cross-cultural perspective on romantic love », Ethnology, 31, 2 : 149(7).

Lévi-Strauss C., 1984 Tristes tropiques. Paris, Plon.

Lindholm C., 2006 « Romantic Love and Anthropology », Etnofoor, 19, 1 : 5‑21.

van Voorst R., 2022 « My adventures with Nick and Hannah: Anthropological explorations into sexdolls and the potential implications for human intimacy », Journal of Future Robot Life, 3, 1 : 49‑62.

———, 2024 Six in a Bed: The Future of Love - from Sex Dolls and Avatars to Polyamory. Polity.