Cueillir des champignons et des informations à la Baie James : Les hauts et les bas d’une ethnographie vagabonde*
Apprendre à faire de l’anthropologie, c’est comme apprendre à cueillir des champignons. C’est une appréciation du détail, une fascination pour ce qui est à peine visible, un plongeon dans un univers mystérieux. Durant mes visites sur le terrain, j’ai appris que l’anthropologue récolte rarement ce qu’il espère trouver. Il se satisfait de ce que le destin lui offre.
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Une route, un camion et un coucher de soleil - Wemindji, Eeyou-Istchee-Baie-James, 24 septembre 2023
Photo: Xavier GransdenUne quantité surprenante d’études ethnographiques se sont penchées sur le mode de vie des Eeyouch (« Cris »)** de l’est de la Baie James. Depuis les premières visites de l’ethnographe Frank G. Speck au début du vingtième siècle, des dizaines, voire des centaines d’anthropologues ont visité la région pour travailler avec les habitants des neuf communautés eeyouch qui composent aujourd’hui la Nation crie. Certains de ces travaux furent parmi les plus riches de l’anthropologie canadienne classique (Morantz et Francis 1983; Scott 1989; Tanner 1979), et occupèrent une grande importance lors des négociations de la Convention de la Baie James et le Paix des Braves (Feit et Scott 2004). Malgré tout, aucune recherche ethnographique ne s’est penchée sur les populations allochtones qui occupent la région. Arrivés pour la première fois durant le boom minier à la fin des années cinquante, ces résidents se nomment aujourd’hui les « Jamésiens », et représentent un peu moins que la moitié de la population régionale.
Dans le cadre de mon projet de recherche intitulé « À la Rencontre des gens libres : enjeux politiques et existentiels de la cueillette de champignons à la Baie James », je cherche à tirer un premier portrait de la vie de ces « colons » grâce à une analyse de leurs pratiques de récolte de champignons comestibles. Depuis une vingtaine d’années, la région de la Baie James connaît une hausse en popularité de la cueillette de champignons sauvages (Bouchard 2019; Mesley 2017). Pour plusieurs, c’est une activité récréative, mais le nombre de cueilleurs commerciaux est croissant. C’est une industrie avec un potentiel économique surprenant. En Colombie-Britannique, elle rapporte entre 10 et 40 millions de dollars chaque année (SInclair, et al. 2010). Durant les mois d’août et de septembre, les cueilleurs et cueilleuses récoltent plusieurs variétés de bolets, des chanterelles communes (Cantharellus cibarius), des champignons crabes (Hypomyces lactifluorum), des lactaires à odeur d’érable (Lactarius helvus) et le très prisé matsutaké (Tricholoma magnivelare). La cueillette de champignons engendre également son lot de conflits. Certaines communautés eeyouch de la Baie James se plaignent des cueilleurs étrangers qui empiètent sur leur territoire. Entre autres, elles critiquent le fait que ceux-ci endommagent les pinèdes propices au matsutaké par de mauvaises pratiques de récoltes et les privent d’une opportunité économique significative.
Le texte qui suit décrit deux éléments qui m’ont surpris lors de mes enquêtes de terrain à l’automne 2023 et au printemps 2024 : le malaise ressenti en recrutant un ami proche dans mon ethnographie, et ma fascination grandissante pour les routes du nord québécois, ainsi que les nouvelles perspectives offertes par les longues journées passées à « faire du char ».
La position ambiguë de l’anthropologue
J’ai effectué une partie de mon enquête terrain à Chibougamau, auprès de bons amis cueilleurs. Arrivé sur le terrain, je pensais que collaborer avec des personnes avec qui j’avais déjà un lien de confiance serait un atout, ou en tout cas une facilité. Mais j’ai vite constaté que mon informateur principal, Félix, était bien plus préoccupé par son nouvel emploi et sa relation amoureuse tumultueuse que par la cueillette de champignons comestibles. À chaque fois que je voulais lui parler de champignons, il détournait la conversation pour retourner à ces deux éléments qui semblaient occuper toute sa conscience. Pendant trois semaines, je l’ai supplié en vain de m’accorder une entrevue. Ce ne fut que six mois plus tard, lors d’une conversation désespérée sur Zoom, que nous discutâmes sérieusement de champignons.
Si nous ne parlions jamais de champignons, nous les cueillions cependant – plus de cinquante kilos, même, en une après-midi. Au volant de son vieux bazou, on courait les routes forestières autour de Chibougamau un immense sourire aux lèvres. Mais Félix ne voulait pas parler de champignons. En plus d’être nouvellement employé et follement amoureux, je pense aussi qu’il était dérangé par le regard que je portais sur lui lorsque nous parlions de champignons. Il sentait que je l’analysais, que je cherchais à déceler ce qui se cachait derrière ses paroles, un sérieux contraste avec notre rapport jovial et ludique. Même si j’ai pu recueillir de très bonnes entrevues auprès d’autres amis de la région, ce malaise ethnographique fut récurrent à travers tout mon terrain. Au fil du temps, j’ai appris à tracer une ligne entre les amis rencontrés sur la route et les gens que je choisissais pour une entrevue.
Plus tard, je me suis retrouvé dans la communauté crie de Wemindji. Je redoutais cette portion de mon terrain. Je m’y rendais sans connaître personne. Je me sentais comme un stéréotype vivant, je craignais qu’on me rejette, qu’on ne s’intéresse pas à moi, qu’on me traite d’anthropologue colonisateur. Étrangement, je me suis senti à l’aise à Wemindji. Sans lien local, je pouvais plus facilement occuper la position d’observateur. Contrairement à Chibougamau, les locaux étaient habitués aux visites d’anthropologues (un aîné m’a même raconté que, fut un temps, il rencontrait trois à quatre anthropologues par été). Au fil des décennies, ces personnages étranges s’étaient taillés une place, quoique marginale, au sein de leur communauté. Une compréhension mutuelle s’était bientôt établie avec les habitants du village: on savait quoi me dire et ce qui méritait d’être gardé pour soi.
« Faire du char » comme outil méthodologique
J’étais souvent sur la route lors de mon terrain. Conduisant la Subaru Impreza de mon père, je sillonnais le territoire jamésien à la recherche de cueilleurs voulant se prêter à mon projet. Ce fut ma première vraie introduction à l’univers routier de la Baie James, un territoire que Serge Bouchard, lors de sa thèse doctorale, avait arpenté en compagnie de camionneurs approvisionnant les chantiers hydro-électriques de la Grande Rivière (Bouchard 1980). Le paysage cyborg qui défilait à travers mon pare-brise contenait toute la complexité sociopolitique de la région. Entrecoupant un océan d’épinettes noires et d’innombrables rivières coulant vers les eaux glacées de la baie James, on voyait des camps eeyou, des parcs industriels, des centrales électriques, des campements ouvriers, et, surplombant les rivières, des aires de repos pour les rares touristes qui fréquentent la région. Sur les milliers de kilomètres que j’ai parcourus, je n’ai presque pas vu de policiers. Épris d’un sentiment de « lawlessness » américain, j’avais l’impression d’être dans un film hollywoodien postapocalyptique.
C’était sur la route aussi que je vis la première trace du conflit mycologique que j’étais venu étudier. Arrivé près de Radisson, je vis une enseigne improvisée peinte en grandes lettres rouges qui commandait : « No non-Cree mushroom pickers beyond this point. Cox Family, septembre 2020 » (cf. Figure 1). La portion nordique de l’autoroute Billy Diamond était au-dessus de la limite nordique de la foresterie, c’est-à-dire qu’aucune récolte de bois ne se pratiquait dans cette région. En conséquence, les routes secondaires étaient pratiquement inexistantes. Toute activité était circonscrite aux axes principaux, et aux quelques entreprises qu’on retrouvait en bord de route. Personne ne restait inaperçu. Tout visiteur était inéluctablement intégré à une communauté fugace qui composait la socialité routière de l’autoroute. Par exemple, je retrouvai une personne croisée à la halte du km 381 au restaurant Chez Mica à Radisson ; ou l’employé d’Air Inuit rencontré un matin se matérialisa quelques heures plus tard pêchant en bord de route.
Au départ, les routes n’avaient pour moi qu’une fonction utilitaire, mais elles sont rapidement devenues un élément central de ma recherche. J’ai réalisé que mon projet s’inscrivait beaucoup mieux dans la dynamique sociale de la route que dans les communautés eeyouch et allochtones où j'étais censé travailler. La route a un univers social qui lui est propre, avec ses normes, ses hiérarchies et ses alliances, en somme, une véritable politique de la route. Contrairement aux communautés de la Baie James, qui sont divisées entre villages allochtones et réserves autochtones, l’univers routier de cette région est un espace hétérogène où coexistent Eeyou et non-Eeyou dans un équilibre précaire. La route est le site d’une lutte quotidienne entre divers groupes d’intérêt qui règlent leurs conflits dans un processus de médiation informelle en élaboration continue : une compagnie minière négocie avec un maître de trappe pour construire un camp d’ouvriers sur ses terres ; un résident de Wemindji se plaint d’un chasseur allochtone installé avec sa roulotte près d’un camp de chasse ; et un cueilleur de champignons est barré d’accès à la forêt près de Chisasibi à cause d’une mésentente avec une famille de la région.
Au fil du temps, « faire de la route » est devenu une méthode en soi, me permettant de rencontrer des gens directement sur le terrain. Lorsque je suis retourné dans la région au printemps 2024, je passais jusqu'à une semaine à vivre dans ma voiture, campant là où je pouvais et interviewant les personnes que je rencontrais.
Conclusion
Une grande partie du travail ethnographique consiste à repérer ce que Malinowski a qualifié d’ « impondérables du quotidien » : les routines, les styles de conversation, ce que les gens consomment, les amitiés, etc. (Malinowski 1963). C’est l’univers de tout ce qui n’est pas immédiatement apparent. C’est un travail difficile qui demande du temps, et un lien intime avec son sujet d’étude. C’est aussi un travail qui demande un lâcher-prise, où l’anthropologue se laisse porter par son terrain. J’ai non seulement dû m’adapter au nouveau rapport que l’anthropologie m’imposait par rapport à mes amis, mais aussi repenser ma manière d’aborder mon terrain d’étude, privilégiant la « route » comme terrain de recherche plutôt que la communauté ou le village.
* J'utilise le terme « Eeyouch » (singulier « Eeyou ») plutôt que Cri, comme stipulé dans le livre de Wapachee et Marshall Going Home (Marshall & Wapachee, 2022, p. xiii)
** J’emploie le terme "Baie James" plutôt que "Eeyou Istchee" (territoire des Eeyou), car il s’agit de l’appellation couramment utilisée par les cueilleurs de champignons allochtones. Dans mon mémoire de maîtrise, j'alterne entre les deux dénominations, mais pour simplifier la rédaction de ce billet, je privilégie ici l’usage de "Baie James".
Dates du terrain : Automne 2023 & printemps 2024
Direction de recherche : Martin Hébert
Programme d'études : Maîtrise en anthropologie
Bibliographie
Bouchard, Émilie Parent. 2019. "Les Japonais friands du matsutake, un champignon du Nord-du-Québec qui peut valoir 1000 $." Radio Canada, octobre 17.
Bouchard, Serge. 1980. Nous autres, les gars de truck: Essai sur la culture et l'idéologie des comionneurs de longue-distance dans le nord-ouest québécois. Thèse. Montréal: Université McGill.
Doyon, Sabrina. 2020. D'Espoir et d'environnement. Québec: Presse de l'université Laval.
Feit, Hervey, and Colin Scott. 2004. "Applying Knowlegde: Anthropological Praxis and Public Policy." Dans Ethnography and Development: the Work of Richard F. Salisbury, by Marilyn Silverman, 233-251. Montreal: McGill University Libraries.
Malinowski, Bronislow. 1963. Les Argonautes du Pacifique Occidental. trad. André et Simone Devyver. Paris: Gallimard.
Marshall, Susan, et George Wapachee. 2022. Going Home: the untold story of the Nesmaska Enouch. Nemaska: Cree Nation of Nemaska.
Mesley, Nicolas. 2017. "Les Mercenaires du Matsutaké." Caribou, septembre 29.
Morantz, Toby, et Francis, Daniel. 1983. Partners in fur: A History of the Fur Trade in Eastern
Scott, Colin. 1989. "Knowledge construction among the Cree hunters : metaphors and literal understanding." Journal de la société des américanistes, 75: 193-208.
Sinclair, Tedder, Darcy A. MItchell, Tim Bringham, Wendy Cocksedge, et Tom Hobby. 2010. "Chapter 4: Policy Gaps and Invisible Elbows." Dans Wild Product Governance: FInding Policies that Work, de Sarah A. Laird et al. London: Taylor and Francis Group.
Tanner, Adrian. 1979. Bringing Home Animals. London: Hurst and Company.