Contexte d’étude et d’enquête

Mon enquête, menée de mai 2025 à janvier 2026 dans la région de l’Extrême‑Nord du Cameroun, à Mora et dans ses environs (images1, 2), portait sur un conflit opposant les Mandara et les Mura, deux groupes apparentés, aujourd’hui différenciés par un processus d’ethnogenèse (MacEachern, 1990), engagés dans une conflictualité durable structurée par une violence structurelle qui régit leurs interactions sociales. Ce terrain, marqué depuis 2013 par les incursions terroristes de Boko Haram et par une lutte antiterroriste militarisée, se présentait comme un espace social politisé, où la présence du chercheur était surveillée et négociée (images 3, 4; vidéo 1). 

https://www.youtube.com/watch?v=rP4FWO2h0Kg&list=PLDRDcpT8rD_6-M3CGqFF39jXtC8_fHed1&index=5

L’enquête s’est ouverte peu après l’incident de Soulédé‑Roua (mars 2025), au cours duquel deux chercheurs ont été tués après avoir été pris pour des terroristes (image 5). L’événement a rendu la peur tangible et a infléchi ma posture : attention accrue aux regards et intégration du risque comme donnée constitutive du terrain. Dans ce contexte, l’autorisation de recherche du comité éthique ainsi que ma casquette ULaval, ont été mobilisées comme ressources stratégiques de légitimation et de protection. Elles ont contribué à clarifier mon statut, à réduire les soupçons et à rendre possible l’accès à la parole et au terrain.

Arrivé avec l’intention de saisir le conflit à travers des récits et des faits, j’ai progressivement compris que l’essentiel se jouait aussi dans les silences, les gestes ordinaires et des paroles mesurées, et que la paix se construisait dans des interactions discrètes, telles qu’une poignée de main après la prière ou convivialités partagées sans hâte (images 6, 7, 8, 9 ; vidéo 2). 

https://www.youtube.com/watch?v=JCb7mAbTQOc&list=PLDRDcpT8rD_6-M3CGqFF39jXtC8_fHed1&index=4

Dans ce cadre, quatre traducteurs, mis à disposition par les chefs de clans, assuraient la médiation linguistique entre le mandara et le français lors des entretiens et participaient à l’encadrement pratique et relationnel du terrain.

 

Sur le plan méthodologique, l’enquête reposait sur une observation participante prolongée, croisée à des sources orales et archivistiques. Celle-ci a constitué le socle de l’enquête, documentée par un journal de terrain où j’ai pu consigner les micro-interactions sociales et leurs registres relationnels (images 10, 11). Pendant neuf mois, j’ai vécu au sein des communautés mura et mandara (images 12, 13, 14, 15, 16). Cette immersion m’a permis de suivre des interactions interethniques ordinaires, des conflits invisibilisés et des gestes quotidiens de pacification.  Mon terrain s’est déployé sur plusieurs sites pour comparer les dynamiques locales : Doulo, Mora-ville, Mora-Massif, Kourgui, Mémé et Warba. Ces contraintes ont façonné la circulation de la parole et ont orienté ma posture de chercheur.

 

Quand le silence parle

Durant les deux premiers mois, l’enquête donnait le sentiment de tourner à vide. Chaque tentative pour aborder le conflit se heurtait à des réponses brèves ou détournées : « ce sont de vieilles histoires », me disait‑on, ou encore « mieux vaut laisser cela ». Des entretiens s’interrompaient dès que j’insistais, et mon interprète me retenait : « n’insiste pas, ce n’est pas le bon moment ». Certains récits, trop cadrés, donnaient le sentiment d’avoir été préparés, livrés comme une récitation avant même que je ne pose la question suivante; d’autres disparaissaient dans des silences lourds, des regards qui se détournaient, des changements brusques de ton et de sujet. Peu à peu s’installait un découragement, lié à l’impression de ne pas parvenir à accéder à la compréhension du conflit telle qu’il se vivait. J’ai compris progressivement que cette attitude, observée dans la situation même de l’enquête, ne relevait pas d’un refus, mais s’inscrivait dans une économie de la parole, façonnée par les conflits, les traumatismes et la peur des représailles. 

Dans cet environnement, le silence devenait une ressource, une manière de se préserver. Cette prudence s’ancrait dans une réalité concrète. L’information circulait rapidement, « ce que tu dis le matin, peu après tout le monde le sait », m’avertissait un interlocuteur. Une parole pouvait être reprise, transformée, déplacée hors de son contexte. Aborder le conflit exposait les informateurs au risque, donnée intégrée à la conduite de l’enquête. Il ne s’agissait plus seulement de recueillir des données, mais d’être attentif aux conditions de leur énonciation. Le risque n’était plus un simple obstacle méthodologique. Il devenait lui-même une donnée constitutive du terrain, structurant les paroles, les silences et ma position d’écoute. 

Les travaux sur le silence m’ont aidé à déplacer le regard, en le considérant non comme une absence de parole, mais comme une donnée sociale à part entière (Dragojlovic & Samuels, 2023). Reginato propose de considérer le silence comme un objet social du terrain. Il lui accorde une valeur épistémologique. Ce qui reste non-dit participe pleinement à la production du savoir parce qu’il demeure en suspens (Reginato, 2021). Sur le terrain, ce déplacement théorique a eu des effets concrets. J’ai cessé de placer la parole au centre de l’enquête. J’ai commencé à observer ce qui l’entourait. Je notais les hésitations. J’observais les variations de ton. Je remarquais les rires nerveux et les regards furtifs. Ces micro‑indices relationnels se révélaient parfois plus éclairants que les récits formalisés. L’enquête avançait alors par ajustements successifs. Cette attention au silence m’a conduit à regarder autrement les formes ordinaires de coexistence.

 

La paix située 

Dans ce contexte de prudence, un constat s’est imposé peu à peu. La coexistence ne reposait pas seulement sur des médiations formelles, mais sur une trame de pratiques informelles, répétées, souvent discrètes. Le jour du marché, chacun s’y rendait. Des membres de groupes en conflit achetaient de la viande ou du poisson auprès de commerçants qui n’étaient pas de leur groupe. Le geste semblait aller de soi. Il n’était ni commenté ni justifié. Il permettait pourtant la continuité des échanges. J’ai vu aussi deux chefs de clan participer aux mêmes prières interreligieuses en présence des militaires (image 17), se croiser lors de festivals locaux, assister aux tournois de soccer (image18). Leur présence n’abolissait pas les conflits, mais rendait possible une coprésence régulée. À ces moments s’ajoutaient d’autres gestes. Des repas partagés, des salutations échangées à la sortie des rites de prières, des formes de coopération agricole, des efforts pour contenir l’injure. Une poignée de main stabilisait une rencontre et une bière de mil partagée rendait l’espace habitable. La paix tenait parfois à peu de choses. Ces scènes m’ont appris à ne pas la chercher uniquement dans les discours ou les dispositifs institués, mais à la comprendre comme une compétence pratique, une manière d’être ensemble et de se reconnaître. Elle se construisait dans des ajustements quotidiens plus que dans l’intervention des institutions ou de l’humanitaire. C’est à partir de ces pratiques, et de leur capacité à réguler sans effacer le conflit, que s’ouvre la discussion sur les formes locales de la paix et les logiques sociales qui les soutiennent.

Ces observations rejoignent les travaux sur l’everyday peace, qui mettent en évidence le rôle des pratiques ordinaires dans la régulation des conflits (Ware & Ware, 2022). Ces auteurs décrivent ces pratiques comme des manières ordinaires de réduire les frictions dans des sociétés profondément divisées. Bourhrous et O’Driscoll (2023) montrent que cette paix relève d’un processus graduel. Elle se déploie sur un continuum allant de la civilité à l’affinité. Chivasa (2023) rappelle que ces pratiques se situent souvent hors des scènes politiques visibles. Elles reposent sur des routines locales prises pour acquises. Le terrain en révélait toutefois la fragilité. Une rumeur ou une parole mal interprétée suffisait parfois à rompre l’équilibre. Cette fragilité dans les relations les plus élémentaires soulevait directement la question du positionnement du chercheur, nouvelle donne dans un monde social tendu.

 

Être positionné malgré soi

Très tôt, mes interlocuteurs ont voulu connaître mes origines, mon réseau social et mes intentions. J’ai compris que la proximité supposée avec un groupe pouvait restreindre l’accès à un autre. Une rumeur suffisait parfois à m’assigner une position. Cette assignation produisait des attentes concrètes. Certains espéraient que je parle à leur place. Le chercheur devenait un relais potentiel. L’éthique ne pouvait pas se réduire à une procédure. Elle devenait un ajustement constant aux risques et aux asymétries de pouvoir. Ces expériences rejoignent les critiques adressées à une éthique purement procédurale en contexte de conflit (Krause, 2021).

À l’échelle locale, les hiérarchies structuraient la parole. La présence d’un chef modifiait les échanges. Celle d’un notable produisait des silences. Les jeunes restaient souvent en retrait. Les femmes adaptaient leur manière de parler au contexte. La situation d’énonciation agissait comme une force active du terrain. C’est dans ce contexte que les  gatekeepers régulaient l’accès aux récits et aux espaces (Bandini, 2018; Ayimpam et al., 2014). 

 

Conclusion

Ce terrain m’a appris que le conflit Mura-Mandara ne se réduit pas à des catégories socio-politiques. Il repose sur des mémoires blessées, des récits concurrents et des pratiques ordinaires de coexistence. Le savoir anthropologique se construit dans la relation. Il suppose parfois d’accepter que certaines choses ne soient pas dites, par prudence éthique. Lorsque le doute persiste, une évidence du terrain s’impose. Une tasse de thé partagée fait parfois plus pour la paix quotidienne qu’un long discours. Cette leçon méthodologique appelle toutefois un retour critique sur la démarche elle-même. Si je devais recommencer, je questionnerais l’engagement sur un terrain de ce type, au regard des effets qu’il peut avoir sur la sécurité du chercheur et, à plus long terme, sur sa santé mentale. J’approfondirais également l’analyse des réactions émotionnelles éprouvées au cours du terrain, envisagées comme des indicateurs contextuels permettant de mieux comprendre certaines décisions méthodologiques, orientations d’enquête et modalités d’accès au terrain. Ces ajustements rappellent que toute immersion constitue une forme d’intrusion et que le chercheur transforme les relations bien avant toute restitution. La réflexivité permet simplement de rendre visibles ces tensions ordinaires.

 

Prénom et nom : Borne Djeumegued Pascal

Programme : Doctorat en anthropologie

Direction de recherche : Martin Hébert

Période du terrain : Mai 2025-Janvier 2026

 

 

Références bibliographiques

Ayimpam, S., Chelpi den Hamer, M., & Bouju, J. (2014). Défis éthiques et risques pratiques du terrain en situation de développement ou d’urgence humanitaire. Anthropologie & Développement (40 41), 21-41. 

Bandini, C. (2018). Les ONG : gardiennes des terrains ethnographiques, courtiers de la recherche ? Biennale d'Ethnographie de l'EHESS.

Bourhrous, A., & O’Driscoll, D. (2023). Everyday peace in the Ninewa Plains, Iraq: Culture, rituals, and community interactions. Cooperation and Conflict, 58(4), 542-560.

Chivasa, N. (2023). Reflections on the Everyday Dimensions of Peacebuilding in Seke District, Zimbabwe. Journal of Peacebuilding & Development, 18(1), 105-109.

Dragojlovic, A., and Annemarie S. (2023). “Silence”. In The Open Encyclopedia of Anthropology, edited by Felix Stein. 

Krause, J., (2021). The ethics of ethnographic methods in conflict zones, Journal of Peace Research, Volume 58, Issue 3, , Pages 329-34.

MacEachern S. (1990). Cultural complexity and archaeology in the Mandara highlands, Northern Cameroon, Cambridge monographs in African Archaeology.

Reginato, F. (2021). Silence sits in places: chronic illness and memory in Northern Morocco. Anthropology in Action, 28(2), 27-35. 

Ware, A., & Ware, V. A. (2022). Everyday peace: rethinking typologies of social practice and local agency. Peacebuilding, 10(3), 222-241. 

 

 

 

Légendes des photos de terrain

 

  1. Les sanctuaires de Boko Haram au voisinage immédiat du Cameroun entre 2014 et 2016, Cameroun et zones frontalières, 2023, Sumo Tayo.
  2. Montagne Mura, Mora-Massif, mai 2025, Djeumegued Pascal.
  3. « Bâtiment de guerre » du BIR, Total-Mora, mai 2025, Djeumegued Pascal.
  4. Escorte de soldats vers le champ de bataille (vidéo), route du marché de Mora, mai 2025, Djeumegued Pascal.
  5. Membres du Comité de vigilance de Kourgui, Kourgui, mai 2025, Djeumegued Pascal.
  6. Dépouilles des chercheurs exhumées et placées dans des cercueils, Soulédé-Roua, mars 2025, OLBIF, Lebledparle.com : https://www.limko.cm/my-news/2025/03/cameroun-deux-universitaires-et-leur-guide-battus-et-brules-vifs-par-les-populations-extreme-nord/.
  7. Partage de bière de mil après focus group avec les hommes, Mora-Massif, mai 2025, Djeumegued Pascal.
  8. Partage de bière de mil et rituel de prière par un traducteur, Mora-Massif, mai 2025, Djeumegued Pascal.
  9. Rituel de paix, deux calebasses symbolisant l’altérité partagée, Mora-Massif, janvier 2026, Djeumegued Pascal.
  10. Danse populaire de réconciliation (après sacrifice de paix), Mora-Massif, janvier 2026, Djeumegued Pascal.
  11. Manger ensemble, performativité rituelle de la fraternité et partage de viandes grillées, Mora-Massif, janvier 2026, Djeumegued Pascal.
  12. Entrevue avec un pasteur protestant, Mora, décembre 2025, Djeumegued Pascal.
  13. Entretien avec le chef sacrificiel des Mura, Mora-Massif, juin 2025, Djeumegued Pascal.
  14. Focus group avec les femmes de Doulo, Doulo, décembre 2025, Djeumegued Pascal.
  15. Focus group avec les femmes de Kourgui, Kourgui, décembre 2025, Djeumegued Pascal.
  16. Atelier de restitution inter-acteurs (société civile, militaires, administration, populations), Mora, janvier 2026, Djeumegued Pascal.
  17. Focus group avec femmes et hommes de Mémé, Mémé, décembre 2025, Djeumegued Pascal.
  18. Pré-rituel sacrificiel et quête de pardon ancestral, Mora-Massif, juin 2025, Djeumegued Pascal.

Rencontre des aumôniers et militaires pour le moral et la prière interreligieuse pour la paix, Mora, septembre 2025, Djeumegued Pascal.

  1. Tournoi de la paix de soccer, Kourgui, juillet 2025, Djeumegued Pascal.