Ethnographier des femmes musulmanes face à la radicalisation violente au nom de l’islam : Retour sur un parcours de recherche doctorale
Être anthropologue et s’intéresser aux questions liées aux terrorismes et aux radicalisations violentes n’est pas commun. Bien qu’il existe une pléthore de recherches en sciences sociales sur le sujet de la radicalisation violente, notamment au nom de l’islam (Ducol 2015 ; Khosrokhavar 2014 ; etc.), peu d’anthropologues s’appuient sur un travail de terrain conséquent (Atran 2016, Bouzar 2014 , 2015a, 2015 b). Intéressée par l’anthropologie politique, le terrorisme, les processus religieux (en particulier reliés à l’islam) et à la région du Moyen-Orient, j’ai voulu comprendre les impacts que l’arrivée sur la scène internationale de Daesh — aussi dénommé Islamic State of Iraq and Sham (ISIS) ou État islamique (EI) — ont pu avoir sur la vie des femmes de confession musulmane dans le monde.
Partagez
Un homme détache le drapeau de Daesh
Photo: https://www.rtbf.be/info/monde/detail_daesh-bientotla-fin-selon-un-expert-des-choses-se-preparent-en-douce?id=9874147, consulté le 8 juin 2021L’écho d’Al-Qaeda à la fin des années 1980 et celui de Daesh une trentaine d’années plus tard fait qu’il ait ce que la plupart de mes informatrices nomment « un fil transparent » reliant ces groupuscules armés dits islamiques, voire « mafieux » (Corm 2017 :12), et toute personne associée à l’islam. Quelques auteurs tels Dassetto (2011) soulignent les dérives de cet amalgame entre des groupes armés tels Daesh et toutes les personnes de confession musulmane non violentes. Pour comprendre ces dérives, il me semblait opportun de revenir dans ma thèse sur les tenants de la religion musulmane et sur les formations violentes récentes qui ont émergé telles Al-Qaeda et Daesh.
Je cherche à déconstruire cet amalgame, en regardant plus particulièrement les retombées des exactions de Daesh sur les femmes de toutes obédiences musulmanes habitant à Bruxelles, Beyrouth ou Montréal, ainsi que sur leurs perceptions des personnes ayant rejoint et/ou ayant voulu rejoindre Daesh. Le choix de ces trois villes ne s’est pas fait au hasard. Ayant la double nationalité belge et libanaise, j’ai vu mes deux pays touchés de plein fouet par l’arrivée de Daesh en Syrie et en Irak. La Belgique, avec près de 500 Belges partis rejoindre Daesh, est proportionnellement le pays européen le plus représenté. De même, la majorité des assaillants des attaques terroristes faites entre 2015 et 2016 et revendiquées par Daesh étaient d’origine belge (Bibi van et al. 2016). Du côté libanais, Beyrouth a été l’une des villes les plus touchées au monde par la violence de Daesh. Ceci s’explique par la proximité géographique du Liban avec la Syrie. Plus d’un million et demi de réfugiés syriens ont trouvé refuge au Liban dès 2011, sans compter les réfugiés palestiniens de Syrie, alors que le Liban était déjà en pleine crise économique après la guerre de 2006. De plus, la position du Hezbollah à contre-courant des autorités libanaises qui avaient pris le parti de la distanciation dans le conflit syrien s’allia avec les autorités syriennes dans le conflit contre Daesh. Cette alliance a engendré des tensions politiques et sociales au Liban. Le Hezbollah est une nébuleuse politique, sociale et armée qui fait partie intégrante de la vie des Libanaises et des Libanais. De même, l’instabilité politique et sécuritaire dans certains camps palestiniens installés au Liban a aggravé les tensions sociales libanaises. Tous ces évènements majeurs à l’échelle libanaise ont eu un impact sur la stabilité économique et politique du pays. Enfin, vivant au Canada depuis septembre 2015, je considérais qu’il était également intéressant d’étudier le cas canadien en optant pour la ville de Montréal puisqu’on recensait en 2015 vingt à trente Québécois ayant rejoint Daesh entre 2013 et 2015 (CSF et CPRMV 2016).
Ma thèse de doctorat est intitulée « Lutte armée ou radicalisation violente ? Expériences subjectives et perspectives de femmes bruxelloises, beyrouthines et montréalaises de confession musulmane ». Mon enquête multisituée (Marcus 1995) se déploie donc sur trois terrains et s’est effectuée entre avril 2017 et décembre 2017. Elle équivaut, pour moi, à la combinaison d’une anthropologie du proche et du lointain, étant moi-même européenne et arabe, belge et libanaise, et installée au Québec. Je me suis entretenue avec 92 femmes, dont 37 Bruxelloises, 36 Beyrouthines et 19 Montréalaises. J’ai voulu comprendre ce que pensent et perçoivent des femmes de confession musulmane, non radicalisées, quant à la radicalisation violente de façon générale et plus spécifiquement à celle de Daesh. Toutes les femmes rencontrées n’ont pas de liens directs avec Daesh. J’ai également voulu saisir ce qu’elles entendent par « individus radicalisés », et leurs perceptions du jihad armé. J’ai utilisé les récits de vie comme technique principale pour recueillir les données (Cefaï et Katz 2010, Peneff 1990). Le choix des récits de vie me paraissait évident malgré le temps passé lors de chaque entrevue (entre 1 h 30 et 4 h 30) et sa retranscription. À mon sens, le récit de vie était le meilleur moyen pour cerner les propos des participantes, leurs motivations et leurs émotions. Sachant que la « traduction » de ce qui a été vu ou entendu sur le terrain peut avoir des significations multiples et des définitions diverses selon les chercheurs qui la produisent (Ghasarian et Abélès 2002), j’ai tenu à ce que tous les détails reliés aux contextes temporels ou spatiaux des entrevues et aux mimiques orales ou non verbales des participantes (comme les pleurs et les silences) soient retranscrits (Vanthuyne 2008).
À Bruxelles, j’ai rencontré 37 femmes en 3 mois ; je n’ai pas pu accepter toutes les réponses positives par manque de temps, mais aussi parce que mes données arrivaient à saturation. J’ai dû également refuser nombre de demandes de participants masculins qui voulaient aussi raconter leurs expériences subjectives des effets sociaux de la radicalisation violente. Les lieux de mes rencontres variaient, car le choix revenait toujours à la participante. La plupart de mes entrevues ont été faites dans des cafés du centre de Bruxelles et quelques-unes au domicile des participantes. Le fait que je fasse une recherche universitaire était pour elles très important, parce qu’elles espéraient que ma recherche ait un impact non seulement sur le plan universitaire, mais aussi chez les décideurs politiques en Belgique. Leur donner la parole sans que personne ne parle à leur place était à leur sens très important. J’ai rencontré des femmes ayant des parcours totalement différents : des nouvelles converties, des femmes ayant un lien direct avec des personnes parties en Syrie ou en Irak, des femmes ayant des liens avec des personnes décédées dans les attentats, des femmes voilées et d’autres non. Toutes mes entrevues à Bruxelles ont été menées en français bien qu’il y ait des participantes néerlandophones, elles étaient parfaitement bilingues.
Au Liban, j’ai aussi eu l’occasion de passer quelques jours dans le sud du Liban, dans la maison de campagne d’une des participantes qui m’avait invitée. Ce village, habité essentiellement par des musulmans chiites à tendance pro-Hezbollah, est proche de la frontière entre Israël et le Liban. J’y ai interviewé 10 des 36 femmes libanaises qui font partie de mon terrain. Au sud du Liban et à Beyrouth, toutes les femmes que j’ai rencontrées ont été touchées directement par Daesh. J’y ai rencontré des filles et des femmes de militaires kidnappés par Daesh, des femmes dont les maris ou les frères ont perdu un membre (jambe, œil ou bras) ou étaient décédés en Syrie en combattant auprès du Hezbollah. J’ai rencontré aussi de nouvelles converties, des femmes ayant un quotidien bouleversé par la menace constante que fait peser Daesh sur leur pays. Toutes mes entrevues au Liban ont été menées en arabe (dialecte levantin libanais) à l’exception de deux entrevues qui ont été faites en français. Étant bilingue (arabe/français), j’ai traduit moi-même tous les propos des femmes rencontrées lors des transcriptions.
A Montréal, j’ai rencontré 19 femmes. J’ai procédé de la même manière cherchant des participantes à travers des groupes communautaires, des universités et des groupes associatifs. Je me suis arrêtée à 19 femmes parce que les récits de vie m’ont vite amenée à la saturation des données. La perception des Montréalaises au sujet de Daesh est un cas à part, bien différent des terrains bruxellois et beyrouthin. Il m’a été plus difficile de convaincre des femmes montréalaises d’échanger avec moi sur mon sujet de recherche. Le fait est que la thématique de recherche leur semblait loin de leur réalité. Toutes mes entrevues à Montréal ont été menées en français et parfois en arabe.
J’ai opté, ainsi que le proposent Boumaza et Campana (2007), pour une posture réflexive sur des terrains « minés ». La posture réflexive du chercheur dépend de son identité personnelle, telle que lui-même ou les personnes qui l’entourent la perçoivent (Maalouf 2007). Dans mon cas, il s’agit d’une identité de femme inscrite au troisième cycle universitaire, de double nationalité belgo-libanaise, et agnostique, en plus des différentes identités que peut acquérir et déployer la chercheure, en le voulant ou non, tout au long de l’évolution de l’enquête. Par exemple, je pouvais possiblement être perçue comme une confidente, une amie, une sœur de cœur, une psychologue, ou encore une indic (indicatrice au service d’un gouvernement).
Au fil de mes entrevues, je me suis rendu compte que je pouvais ressortir des points clés qui ont eu un effet sur la perception des femmes rencontrées. Ces points clés, je les nomme les catalyseurs anthropiques (tels les attentats parisiens de janvier 2015, les attentats bruxellois du 22 mars 2016, le meurtre du pilote jordanien Muadh Kassabeh brulé vif dans cage en février 2015 par Daesh, le départ d’un proche pour Daesh, etc.). Ils créent des incidences directes et/ou indirectes sur la vie des femmes rencontrées que j’expose de façon détaillée dans ma thèse.
Ma thèse aborde aussi, outre les radicalisations et les terrorismes, la laïcité, la liberté d’expression ainsi que le féminisme musulman. Au final, ma recherche remet en question et déconstruit les perceptions généralisées sur les phénomènes de radicalisation, en particulier religieuses.
Dates du terrain : avril 2017 à décembre 2017
Programme d’études : Doctorat en anthropologie
Direction de recherche : Abdelwahed Mekki-Berrada
Bibliographie
Atran, S., 2016, L'État islamique est une révolution. Paris, Éditions Les liens qui libèrent.
Bibi van, G., E. Eva, B. Bérénice, C. Grégory, D. Jessica, J. Marjolein, P. Christophe, P. Johanna, R. Alastair et Z. Sofia, 2016, « The Foreign Fighters Phenomenon in the EU - Profiles, Threats & Policies », ICCT Research Papers, 7, 2.
Boumaza, M. et A. Campana, 2007, « Enquêter en milieu « difficile » », Revue française de science politique, 57, 1 : 5-25.
Bouzar, D., 2014, Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer. Paris, Éditions de l’Atelier
__________, 2015a, Comment sortir de l’emprise djihadiste ? France, Éditions de l’Atelier
__________, 2015b, La vie après Daesh. Paris, Éditions de l’Atelier
Cefaï, D. et J. Katz, 2010, L'engagement ethnographique. Paris, École des hautes études en sciences sociales.
Coolsaet, R., 2011, Jihadi terrorism and the radicalisation challenge : Europea n and American experiences. Farnham, Surrey, Ashgate.
Corm, G., 2017, La nouvelle question d'Orient. Paris, La Découverte.
CSF et CPRMV, 2016, L’engagement des femmes dans la radicalisation violente. Canada, Conseil du statut de la femme, consulté sur Internet (https://www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/radicalisation_recherche_francais.pdf).
Dassetto, F., 2011, L'iris et le croissant : Bruxelles et l'islam au défi de la co-inclusion. Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain.
Ducol, B., 2015, « La « Radicalisation » comme modèle explicatif de l’engagement clandestin violent : contours et limites d’un paradigme théorique », Politeia, 28 : 127-147.
Ghasarian, C. et M. Abélès, 2002, De l'ethnographie à l'anthropologie réflexive : nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux. Paris, Colin.
Khosrokhavar, F., 2014, Radicalisation. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme.
Maalouf, A.,2007, Les identités meurtrières. Paris, Grasset.
Marcus, G. E., 1995, « Ethnography in/of the World System: The Emergence of Multi-Sited Ethnography », Annual Review of Anthropology, 24, 1 : 95-117.
Peneff, J., 1990, La méthode biographique : de l'École de Chicago à l'histoire orale. Paris, Colin.
Vanthuyne, K., 2008, « Ethnographier les silences de la violence », Anthropologie et Sociétés, 32 : 64.