Ethnographier des pratiques quotidiennes en contexte industriel : d’un recrutement difficile à une réorientation méthodologique
La pratique ethnographique exige parfois une réorientation méthodologique. C’est ce qui s’est produit durant mon terrain dans la zone industrielle la plus importante de France. Alors que je souhaitais prioriser les méthodes ethnographiques classiques d’observation participante et d’entretiens semi-dirigés, j’ai dû m’orienter vers l’ethnographie en ligne en raison des difficultés de recrutement. Cet exercice m’a permis de saisir l’importance des relations de confiance sur le terrain ethnographique, et ce, d’autant plus lorsque le sujet de recherche traite d’enjeux polarisants et intimes concernant la vie des participants, telles les pollutions industrielles.
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Golfe de Fos (moi). Août 2025. Photo : Anne-Catherine Bergeron
Photo: Anne-Catherine BergeronEn Provence, et plus précisément dans les Bouches-du-Rhône, se trouve le complexe industriel le plus important de France : la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos-sur-Mer et de l’étang de Berre. Ce territoire est animé par près de 430 installations industrielles dont plus de 60 sont classées à haut risque industriel. Parmi ces industries se trouvent des raffineries de pétrole, des industries chimiques, des incinérateurs, de la sidérurgie et de la métallurgie, un centre de stockage de gaz, des dépôts pétroliers et plus encore (PACA, 2025). Alors que mon intérêt principal se situe à la jonction de l’anthropologie de la santé et de l’anthropologie des désastres, ce terrain me semblait opportun pour débuter une réflexion dans le cadre de ma formation pratique de premier cycle.
Je me suis rendue en France à la mi-juin pour débuter mon terrain. L’objectif de mon projet était de réaliser des entretiens afin d’interroger les pratiques quotidiennes des gens qui vivent dans la ZIP, pour savoir si leurs perceptions des risques industriels et de la pollution influençaient leurs habitudes. Je connaissais déjà quelques personnes dans la région qui m’ont dirigée vers des acteurs locaux, mais le recrutement des participants ne s’est pas déroulé comme prévu. Il a été difficile de trouver des gens qui voulaient s’entretenir avec moi, ce qui, ultimement, a influencé le choix de mon approche méthodologique.
Un recrutement difficile
Au départ, mon terrain reposait sur une combinaison d’observation participante et d’entretiens semi-dirigés. Cependant, j’ai vite réalisé que, bien qu’apprécié, le coup de pouce de mes contacts allait être insuffisant. En effet, j’ai pu recruter trois participants pour les entretiens. J’avais toutefois anticipé ces limites et prévu une stratégie de recrutement sur les médias sociaux. Il existe de nombreux groupes de riverains sur Facebook et certains m’ont autorisée à afficher l’invitation à participer au projet (Malo, 2025). J’ai choisi Facebook puisque j’ai observé qu’il s’agissait d’un médium de prédilection des riverains pour partager leurs perspectives concernant les pollutions industrielles.
Malgré plusieurs tentatives, je n’ai reçu qu’une réponse, restée sans suite. Une situation qui m’a surprise en regard des nombreux échanges qui prenaient place sur Facebook. Mon annonce a suscité plutôt des moqueries ainsi que des questionnements sur ma recherche : à qui allait-elle servir et par qui était-elle financée ? En outre, avec du recul, je constate qu’elle était très connotée, affichant le relief d’une industrie et des termes chocs tels pollution, risque et santé.
En définitive, je suis parvenue à m’entretenir avec quatre participants. Les quatre entrevues semi-dirigées se sont déroulées sur Teams, les disponibilités des participants l’exigeant. Par la suite, j’ai rencontré deux membres des associations de la région pour discuter et visiter la ZIP. J’ai pu effectuer des observations sur place à plusieurs reprises, mais bien que j’aie essayé de discuter de pollution et de poursuivre mon recrutement sur place, les riverains esquivaient souvent le sujet. J’ai eu le sentiment de vouloir percer un aspect intime de leur vie. Je me suis donc résolue à compléter mon ethnographie en ligne, consultant les publications Facebook et leurs commentaires dans le groupe dont j’avais obtenu l’autorisation.
Contexte et positionnalité
En abordant la difficulté à recruter des participants avec les membres des associations, certains ont évoqué le secret professionnel qui liait les gens à l’industrie alors que d’autres m’ont informée qu’il existe, depuis la crise du pétrole des années 1970, une menace constante de fermeture des industries. Puisqu’une grande partie des riverains en sont financièrement dépendants ou connaissent quelqu’un qui l’est, il existerait une réticence à discuter des enjeux de pollution.
Cette difficulté pourrait aussi être due à la période estivale durant laquelle j’ai réalisé ma collecte de données, plusieurs personnes étant en vacances, ou encore à la durée limitée de mon terrain. De plus, il est inévitable que mon intérêt pour ce sujet soit questionné puisque je ne suis pas personnellement touchée par cet enjeu et que je suis une étudiante universitaire privilégiée, blanche et québécoise. Cette expérience m’a fait questionner ma légitimité à questionner les enjeux de pollution et de santé dans cette région et à m’entretenir avec des participants dont je ne partage pas les risques. D’autant plus que, pour des raisons financières, je suis restée à Marseille pendant toute cette période, me déplaçant occasionnellement vers la ZIP.
Les axes d’analyse
Une fois rentrée au Québec, j’ai débuté l’analyse des données. Les données ethnographiques récoltées sur Facebook diffèrent des données obtenues lors des entrevues puisqu’elles sont ponctuées de débats et d’échanges. J’ai alors constaté qu’une seule des participantes affirmait avoir altéré ses pratiques quotidiennes en raison des pollutions industrielles, alors que quatre participants leur imputaient leurs problèmes de santé. Bien que des limites s’imposent à ma recherche puisque je n’ai réalisé que quatre entrevues semi-dirigées et que j’ai obtenu l’autorisation d’un seul groupe Facebook, cette analyse m’a permis de réorienter mes bases théoriques pour m’intéresser à la normalisation des pollutions industrielles et à la responsabilisation des riverains, empruntant ainsi une perspective critique dirigée vers l’analyse des structures de pouvoir.
Une menace normalisée
La plupart des participants affirmaient poursuivre leur routine en pratiquant le sport, la pêche, la chasse et les activités nautiques, bien qu’ils reconnaissent les risques environnementaux et sanitaires de l’industrie, présents dans leur quotidien sous la forme de microparticules, d’odeurs et de fumée. Lorsque j’ai demandé à un participant s’il avait modifié ses habitudes sportives en fonction de la pollution, il a répondu : « je fais toujours autant de sport en extérieur malgré quelquefois les risques de pollution avec les fortes chaleurs, et cætera. » Les interactions sur Facebook, et deux entretiens, m’ont permis de remarquer une tendance à dédramatiser et à mettre de côté les enjeux de pollution sous peine de ne pouvoir rien y changer et que la société est ainsi faite, ou puisqu’il fallait s’épargner du stress.
Benadusi (2018 : 47) écrit à ce sujet que l’exposition constante à la pollution industrielle rend plus difficile pour la population de reconnaitre sa vulnérabilité. Lorsqu’interrogé sur la possibilité de quitter la région, un participant a partagé cette éventualité dans la perspective où une catastrophe d’envergure se produirait. Cette affirmation résonne avec la théorie de Bankoff (2009 : 265) qui avance que la menace est normalisée dans les cas où les événements catastrophiques ne sont pas soudains, mais lents et continuels comme dans le cas de la pollution industrielle. S’y ajoute la théorie de la violence lente de Nixon qui affirme que celle-ci est incrémentale et qu’elle s’étend sur une période temporelle importante, rendant son observation complexe. D’autant plus que l’ère médiatique actuelle intervient davantage dans le domaine du spectaculaire, accordant la « reconnaissance toxique » aux narratifs qui correspondent au développement économique de l’État (2011 : 2, 3, 47).
De plus, quelques participants entretiennent des positions contradictoires. Il faut préciser que le complexe industriel compte près de 42 000 employés. De nombreuses familles en vivent et il s’agit d’une ressource dynamisante pour la région. Wolfe et Schweitzer (1996 : 2) ajoutent que l’industrie ne peut pas être catégorisée bonne ou mauvaise dans la mesure où elle est partie intégrale du tissu social, économique et politique de la communauté, représentant une source irremplaçable de richesses, mais aussi « d’ambivalence morale » (Benadusi, 2018 : 47).
La responsabilisation des riverains
Après avoir questionné les pratiques quotidiennes des riverains, je me suis finalement redirigée vers les pratiques qu’on leur propose ou même qu’on leur impose. Alors que je quittais le Grand Port Maritime de Marseille-Fos, j’ai remarqué un panneau routier indiquant « Baisse de la vitesse 90. Moins vite = Moins de pollution et santé préservée ». Ironiquement, ce panneau se situe sur la ZIP. Cette prescription à moins polluer s’insère dans un mécanisme de responsabilisation des individus concernant la pollution et leur santé. S’y ajoute la circulation différenciée, autorisant le déplacement de certains véhicules seulement ainsi que les recommandations sanitaires lors des pics de pollution.
Par ailleurs, certains riverains peuvent maintenant mesurer le niveau de particules fines dans l’air, et d’autres contaminants, à l’aide de capteurs individuels. Un des enjeux soulevés concerne la capacité des individus à lire ces données. Les résidents équipés des capteurs sont ainsi impliqués dans la récolte des données, sans que leur teneur ne soit assurément comprise et mise en lien avec les anomalies sanitaires et environnementales. De plus, un participant a affirmé éprouver une discordance entre son expérience sensorielle et les résultats du capteur, opposant ainsi son expérience personnelle de la pollution avec celle de la machine.
Dans une logique néolibérale, la responsabilisation des individus à veiller à leur santé est une façon pour l’État de limiter ses interventions, mais aussi de ne plus porter la responsabilité des préjudices posés à certains groupes vulnérables. Le néolibéralisme ne se caractérise pas uniquement par la responsabilisation, mais bien aussi par la gestion personnelle des risques et l’autonomie (Polleri, 2019). Le riverain équipé de ce capteur serait donc outillé pour juger s’il est raisonnable de rester dans la région. Cette logique donne l’impression d’un choix éclairé (Lamoureux, 2020) invisibilisant les inégalités sociales et la vulnérabilité. Comme a mentionné l’un des participants : « vouloir et pouvoir, c'est deux choses complètement différentes parce que tu sais que les industriels te font vivre, te nourrissent, te remplissent le frigo. Mais si ça impacte la santé, bah va falloir, entre guillemets, avoir une opportunité pour pouvoir partir quoi. »
Conclusion
Les difficultés rencontrées sur le terrain m’ont permis de réaliser qu’il est nécessaire de développer des relations de confiance avec les participants afin d’interroger les aspects intimes de leur vie tels leur relation aux pollutions industrielles. Ce premier terrain ethnographique fut un bel exercice d’humilité. Si c’était à refaire, je séjournerais dans l’une des communes de la ZIP afin d’entretenir une proximité avec les riverains et je ferais attention à mes a priori. J’avais anticipé, par exemple, que les gens seraient très mobilisés par les enjeux de pollution et de santé, à mes yeux des enjeux pressants. Mais j’ai réalisé que ma recherche partait d’un point de vue privilégié, n’ayant pas à développer de méthodes de mise à distance du risque et de la peur (Gramaglia & Duchêne, 2020 : 4) comme le font les riverains.
Bien que mon analyse fasse principalement état des structures de pouvoir, il existe des associations locales qui soutiennent les sciences citoyennes là où l’État néglige de s’impliquer. Nommément, j’ai eu la chance de rencontrer des membres de l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions et de l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos. De plus, plusieurs riverains expriment des plaintes sur les groupes Facebook, devenant ainsi un lieu d’échange et de débat pour un sujet aussi polarisant que les effets de l’industrie.
Dates du terrain : Juin 2025 à août 2025
Programme d’études : Baccalauréat en anthropologie – Projet personnel (Formation pratique)
Direction de recherche : Eve Dubé
Bibliographie
BANKOFF G., 2009, « Cultures of Disaster, Cultures of Coping: Hazard as a Frequent Life Experience in the Philippines » : 265-284, in C. Mauch and C. Pfister (eds.), Natural Disasters, Cultural Responses: Case Studies toward a Global Environmental History. Lanham, Lexington Books.
BENADUSI M., 2018, « Oil in Sicily: Petrocapitalist imaginaries in the shadow of old smokestacks », Economic Anthropology, 5 : 45-58
GRAMAGLIA C., DUCHÊNE É., 2020, « Attachements, pratiques sociales et usages du territoire à l’épreuve des pollutions à Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône. Comment faire face aux risques industriels chroniques, Rives Méditerranéennes, 61 : 147-177.
Comment faire face aux risques industriels chroniques », Rives Méditerranéennes, 61 : 147-177.
LAMOUREUX D., 2020, « Néolibéralisme », Anthropen.
LE PRÉFET DE LA RÉGION PACA, 2025, « Les risques majeurs technologiques et naturels », Direction régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement.
MALO B., 2025, « Internet, vaccination et parentalité: un terrain réflexif », Anthropo(b)logue. Département d’Anthropologie, Université Laval
NIXON R., 2011, Slow violence and the environmentalism of the poor. Cambridge, Harvard University Press.
POLLERI M., 2019, « Conflictual Collaboration: Citizen Science and the Governance of Radioactive Contamination after the Fukushima Nuclear Disaster », American Ethnologist, 46, 2 : 214-226.
WOLFE A. & SCHWEITZER M., 1996, « Anthropology and Decision Making about Chronic Technological Disasters », document présenté au «Annual meeting of the American Anthropological Association». San Francisco, 20-24 novembre 1996.