Avec le recul d’une pause de dix ans, j’ai choisi de mettre l’accent sur la quasi-permanence d’interactions entre le Parlement et ses acteurs connexes. Le Parlement du Québec (ci-après « Parlement ») est en fait poreux et perméable. Cela a deux conséquences principales. D’un côté, on ne peut pas à bon escient séparer les débats de société pendant lesquels le Parlement reçoit les intervenants pertinents (par exemple, les forces sociales) et les relations interparlementaires (bilatérales ou multilatérales) pendant lesquelles les parlements interagissent avec d’autres délégations ou parfois des organisations internationales. De l’autre, il faut voir les entités fédérées dans la même perspective théorique ouverte par les études anthropologiques de la gouvernance internationale, au lieu de se limiter à les étudier principalement dans une optique de nationalisme ou d’autodétermination.

 

Survol du matériel recueilli

 

Les données que j’ai recueillies sur le terrain sont surtout constituées d’observations de la quotidienneté parlementaire québécoise, des travaux réalisés soit en public, soit derrière la scène, et ce, tant du côté politique que du côté administratif. C’est grâce à la précieuse aide du président de l’Assemblée nationale du Québec (ci-après « Assemblée »), qui dirige les travaux, administre les services et représente l’Assemblée, ainsi que secrétaire général, premier fonctionnaire de cette institution, que j’ai pu mener ce travail de terrain. Dans de telles institutions, il faut absolument entrer par la grande porte, et l’on m’a averti sur le ton de la blague que j’étais le premier et probablement le seul anthropologue que l’institution allait accueillir. 

 

Une fois cette entente établie et les explications fournies aux personnes pertinentes, j’ai pu avoir accès à l’institution et l’observer de l’intérieur en suivant les fonctionnaires, les députés, le personnel politique et le bureau du lieutenant-gouverneur au quotidien. Ces personnes avaient autorisé ma présence explicitement, même si l’entente que j’avais avec les hautes instances était informelle, négociée à l’oral. En effet, un fonctionnaire a mentionné à ses employés lors de ma première rencontre avec son équipe qu’ils allaient me voir souvent, mais que je n’étais pas un « espion », parce que j’avais reçu l’aval du secrétaire général. Avant de mener des entretiens plus formels, j’ai toujours essayé d’observer les personnes dans leur environnement de travail pour un minimum de quelques jours. En plus des documents publics auxquels tout citoyen peut avoir accès sur le site Internet de l’Assemblée nationale (comportant par exemple des procès-verbaux, des transcriptions verbatim des débats, ou des vidéos des travaux parlementaires), j’ai également eu accès à divers documents ou livres en version papier ou électronique, remis en mains propres ou par courriel. Ici, il s’agit parfois de documents internes auxquels je n’aurais pas eu accès si je n’avais pas fait de terrain, mais qui ont grandement facilité ma compréhension des processus de travail à l’Assemblée. Cela a en quelque sorte facilité mon terrain, surtout pour tout ce qui se déroulait en public, parce que je savais que je pouvais toujours consulter ces documents si je voulais vérifier certains propos.

 

Réflexions théoriques préliminaires

 

Lors de mon retour de terrain, il me fallait mettre de l’ordre dans mes données. Je retiens surtout la capacité de dégager des structures de sens implicites derrière les observations. Le fait de travailler sur un objet et dans un contexte peu abordés par l’anthropologie politique m’a en quelque sorte obligé à situer mes travaux dans une perspective plus large. Sinon, il aurait été difficile de publier dans des revues généralistes et de faire le pont avec les travaux existants en anthropologie et dans d’autres disciplines. J’ai mené — et je mène encore — ma réflexion sur deux fronts, c’est-à-dire ma contribution à ma discipline, l’anthropologie, et ce qui distingue mes travaux sur la politique québécoise de ceux menés dans d’autres disciplines plus dominantes, telles les sciences politiques et la philosophie.

 

Du côté de l’anthropologie, je suis parti des travaux récents en anthropologie des institutions (Abélès 1995 ; Garsten et Nyqvist 2013 ; Spencer 1997 ; Wright 1994), majoritairement consacrés aux institutions internationales (Abélès 2011 ; Cowan 2007 ; Garsten et Sörbom 2018 ; Holmes 2000 ; Niezen et Sapignoli 2017 ; Shore 2000), qui partagent mes préoccupations théoriques. Comme l’anthropologue Michael Herzfeld (2016: 113, 121-125), j’essaie de voir comment on peut étudier ethnographiquement, à partir d’un seul site de recherche (dans mon cas, le Parlement du Québec), les parallèles ou les enchevêtrements entre la communauté qu’on étudie et certaines autres entités sociales (dans mon cas, le Canada et ses autres provinces ou les empires britannique et français). Par l’étude ethnographique de l’informel, il est possible de prolonger les pistes déjà ouvertes par Herzfeld (1992) : même les structures en apparence les plus rigides sont des produits sociaux et symboliques remis en question par l’usage quotidien. Du côté de la philosophie, j’essaie de prolonger les réflexions tant de Michel Foucault (1997: 214-223 ; 2004: 102-113) sur la multiplicité des formes de pouvoir que de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980: 53-87, 259-271) sur la coexistence du molaire (plus dur) et du moléculaire (plus souple, qui échappe aux centres de pouvoir), ou encore celles de Charles Taylor (1991: 75-76) sur la diversité profonde.

 

Mes enquêtes de terrain m’ont donc amené à remettre en question la vision privilégiée dans les travaux existants en anthropologie politique du Québec (Bariteau 1998 ; Handler 1988 ; Schwimmer 1995) et à pousser plus loin les conclusions théoriques des anthropologues travaillant dans d’autres contextes sur l’enchevêtrement des diverses scènes politiques. Cela permet d’adapter les conclusions d’autres disciplines en contexte québécois, notamment les sciences politiques, le droit constitutionnel et la philosophie. À côté des débats continus concernant l’avenir politique et constitutionnel du Québec, j’ai également été témoin de rencontres interparlementaires où le Québec était en dialogue avec une diversité de partenaires, au Canada et ailleurs. De plus, j’ai observé de nombreux débats parlementaires où l’on débattait des idées inspirées d’une diversité d’endroits dans le monde. Le parlement n’est pas uniquement un endroit où l’on prend des décisions pour un territoire représentant symboliquement ou théoriquement une population, car il participe parallèlement à des forums consultatifs entre délégations. Qui plus est, j’ai pu observer ce qui se passe au bureau du lieutenant-gouverneur (le représentant du roi Charles III à titre de chef d’État du Québec), l’autre composante du Parlement souvent négligée par rapport à l’Assemblée. Au premier abord, on pourrait facilement croire qu’il s’agit surtout de formalités protocolaires et constitutionnelles. Mais si on y regarde de plus près, on constate que cette institution témoigne des liens que le Québec entretient avec d’autres systèmes constitutionnels d’inspiration britannique, qui comprend non seulement le Royaume-Uni, mais aussi le Canada, car le système constitutionnel exige que le cabinet fédéral approuve toutes les lois du Québec (et des autres provinces canadiennes). 

 

Ce qui est frappant ici, c’est la fluidité des liens entre le Parlement du Québec et ces autres entités externes, mais connexes. Même dans le cadre des travaux parlementaires « classiques », à savoir menés en séance plénière et en commission parlementaire, la grande diversité des sujets abordés et des formats dans lesquels ils sont débattus (reddition de comptes publics du gouvernement, auditions publiques, étude article par article) témoigne de la souplesse avec laquelle les députés, le personnel politique et les fonctionnaires changent de contexte. Il ne s’agit pas de privilégier ou de disqualifier un contexte par rapport à un autre. Le parlement est certes un type particulier d’institution qui adopte des lois pour l’ensemble d’une société, mais c’est loin d’être la seule fonction du parlement. Il est aussi imbriqué dans des relations avec d’autres entités politiques au Canada et au-delà, de façon très fluide et changeante. Étudier le Québec en se focalisant surtout sur le fédéralisme ou l’autodétermination, comme de nombreux chercheurs précédents, est certes pertinent, mais incomplet, car la situation est nuancée. Pour ma part, je préfère mettre l’accent sur la complexité de la politique québécoise telle qu’elle est vécue sur le terrain en prolongeant la réflexion sur le transnational et le supranational, afin de remettre en question une réflexion sur le politique qui s’avère trop centrée sur la souveraineté ou l’État souverain comme la forme nécessaire du politique. 

 

Programme : doctorat en anthropologie

Direction de recherche : Martin Hébert

Période du terrain : de janvier à décembre 2013 avec des retours périodiques en 2025

 

Bibliographie

 

Abélès M., 1995, « Pour une anthropologie des institutions ». L’Homme, 135 (juillet-septembre) : 65-85.

— (dir.), 2011, Des anthropologues à l’OMC. Scènes de la gouvernance mondiale. Paris, CNRS Éditions.

Bariteau C., 1998, Québec, 18 septembre 2001. Le monde pour horizon. Montréal, Québec Amérique.

Cowan J.K., 2007, « The Supervised State ». Identities, 14, 5 (October-December) : 545-578.

Deleuze G. et F. Guattari, 1980, Capitalisme et schizophrénie, tome II. Mille plateaux. Paris, Minuit.

Foucault M., 1997, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France, 1976. Paris, Gallimard/Seuil.

—, 2004, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978. Paris, Gallimard/Seuil.

Garsten C. et A. Nyqvist (dir.), 2013, Organisational Anthropology: Doing Ethnography in and Among Complex Organisations. London, Pluto.

Garsten C. et A. Sörbom, 2018, Discreet Power: How the World Economic Forum Shapes Market Agendas. Stanford, Stanford University Press.

Handler R., 1988, Nationalism and the Politics of Culture in Quebec. Madison, University of Wisconsin Press.

Herzfeld M., 1992, The Social Production of Indifference: Exploring the Symbolic Roots of Western Bureaucracy. Oxford, Berg.

—, 2016, Cultural Intimacy: Social Poetics and the Real Life of States, Societies and Institutions. London, Routledge.

Holmes D.R., 2000, Integral Europe: Fast-Capitalism, Multiculturalism, Neofascism. Princeton, Princeton University Press.

Niezen R. et M. Sapignoli (dir.), 2017, Palaces of Hope: The Anthropology of Global Organizations. Cambridge, Cambridge University Press.

Schwimmer É., 1995, Le syndrome des plaines d’Abraham. Montréal, Boréal.

Shore C., 2000, Building Europe: The Cultural Politics of European Integration. London, Routledge.

Spencer J., 1997, « Post-Colonialism and the Political Imagination ». Journal of the Royal Anthropological Institute (new series), 3, 1 (March) : 1-19.

Taylor C., 1991, « Shared and Divergent Values » : 53-76, in R.L. Watts et D.M. Brown (dir.), Options for a New Canada. Toronto, University of Toronto Press.

Wright S., 1994, « ‘Culture’ in Anthropology and Organizational Studies » : 1-31, in S. Wright (dir.), Anthropology of Organizations. London, Routledge.