Mon projet porte sur la conception des droits humains en Tunisie selon le point de vue d'une organisation de la société civile nommée Al Bawsala ayant émergé depuis le printemps de 2011. À l’occasion de cette recherche, intitulée «Transition démocratique et marche vers les droits humains en Tunisie: le féminin dans le politique», j'ai effectué un séjour de terrain de trois mois en Tunisie, de mai à août 2018. J’ai travaillé à Tunis, la capitale, où l’ONG Al Bawsala a ses bureaux. Mon but était de réaliser une ethnographie de cette organisation, pour notamment en observer les activités quotidiennes. Je cherchais à répondre à la question suivante: Comment une ONG tunisienne de droit et d’action politique entre-t-elle en relation avec le système des droits humains de son pays, dans un contexte de transition démocratique? Plus précisément, je voulais voir comment ce groupe perçoit les dispositifs de droits humains tunisiens émis par les autorités politiques, et comment il les applique dans ses propres pratiques de mobilisation citoyenne.

L’expérience

Je préparais ce voyage depuis quelques temps déjà. Un an avant le début de mes études de maîtrise, j’ai commencé à suivre des cours d’arabe classique à l’université. Par la suite, au début de ma scolarité d’études graduées, je suis entrée en contact avec le groupe, qui avait montré un intérêt à m’accueillir, pour valider nos attentes respectives face à ce projet. Quelques mois avant mon arrivée, j'ai eu à trouver un appartement au centre-ville, assez rapproché des bureaux de l’organisme pour m’y rendre à pied.

J'ai suivi les activités quotidiennes de cette ONG pendant les trois mois de mon terrain. J'ai adopté l’horaire de travail typique de ses employé.e.s et ai profité de ma présence dans leurs bureaux pour consolider des liens amicaux avec certaines de ces personnes, que je voyais à l’occasion de soirées ou de fins de semaine. Lorsque les équipes de travail n’étaient pas en réunion, les gens qui les composaient travaillaient individuellement sur leur ordinateur, parfois en posant des questions à leurs collègues, ou entrecoupées de discussions. Cette façon de travailler m’a permis de faire l’observation des situations «banales» de l’organisme («Est-ce qu’une étude comparée serait nécessaire pour défendre X point sur Y thème devant Z instance ?»; «On n’aura pas de mal à défendre ce point»; «On n’avait pas pris position sur ce point dans le plaidoyer»), ainsi que de mener de nombreux entretiens.

En parallèle, j'ai continué à m’informer de l’actualité politique et sociale sur des sites et blogs recommandés par ceux et celles que j’ai rapidement appelé.e.s mes collègues. En plus des activités typiques au bureau, j'ai eu la chance d’assister ou de participer à d’autres événements ponctuels, notamment:

  • une conférence de presse sur l’Instance Vérité et Dignité, sorte de commission vérité et réconciliation locale, où la présidente d’Al Bawsala était modératrice;
  • une réunion majeure rassemblant de nombreux membres de la société civile sur le thème d’un projet de loi controversé;
  • le premier procès juridique comptabilisant les crimes commis sous les régimes autoritaires du pays;
  • une retraite stratégique ayant pour but de déterminer la vision, la mission et les objectifs du groupe pour les prochaines années;
  • une conférence sur la justice fiscale donnée par un membre de l’organisation;
  • un entretien entre un bailleur de fonds et des membres de l’organisme, dont l’objectif était la conception d’un nouveau projet.

L’organisme au sein duquel j’ai travaillé se présentait comme une ONG de surveillance parlementaire. Son premier projet a été de participer à la mise en place d’un observatoire du parlement tunisien. Au cours des années, des projets complémentaires ont émergé: l’observatoire du budget national et l’observatoire des conseils municipaux. Les gens qui les composent sont politisés et instruits. Soit elles détiennent un Master, soit elles sont en voie de l’obtenir. Leurs domaines d’études respectifs sont variés: design graphique, relations internationales/diplomatie, gestion des affaires, développement informatique, droit public, droit foncier, finance, ou encore littérature, langue et civilisation française. Souvent, ces personnes ont travaillé dans d’autres ONG avant d’occuper des postes à Al Bawsala. Développer des rapports avec elles a certainement donné un aspect professionnalisant à mon expérience de terrain. Avec le temps, j'ai fini par être considérée par plusieurs membres comme une collègue, signe d’une insertion qui m’a particulièrement fait plaisir. Pour d’autres, je restais cependant une «externe», une sorte de stagiaire qui venait les observer.

Matériel recueilli

Au cours de mon terrain, je me suis intéressée aux perceptions des droits humains circulant au sein de cette organisation sous deux angles. J’ai porté attention aux représentations que l’on pourrait qualifier de «privées», soit les opinions verbalisées par les membres d’Al Bawsala entre eux. J’ai aussi documenté les représentations rendues publiques, offertes aux médias et aux gens qui suivent l’organisation sur les médias sociaux. J’ai également étudié la mise en œuvre des droits humains eux-mêmes. Celle-ci a également été déclinée en deux dimensions, soit la préparation des activités du groupe et le déploiement de ces activités. Enfin, je voulais en savoir plus sur la place des femmes dans le renouvellement des valeurs démocratiques au sein de l’organisme. J’ai abordé cette question sous trois angles: celui du discours, celui de la pratique et celui du fonctionnement de l’organisation elle-même. Ces questions ont été documentées par des entrevues individuelles, de groupe, des observations participantes et la compilation de sources écrites par l’organisation.

Grâce à la collaboration de l’organisme et à la générosité de ses membres, j'ai eu l’occasion de réaliser un nombre important d’entrevues individuelles, 25 pour être plus précise. Ces entrevues ont été dans des directions bien plus diverses que prévu, notamment lorsqu’il s’agissait de commenter des événements qui occupaient l’actualité de l’organisation, comme des réunions avec d’autres associations autour d’un projet de loi. J'ai également pu faire deux entrevues de groupe. Ces dernières ont elles aussi été riches. Elles ont donné à des échanges de qualité, entre autres à propos du rôle de la société civile dans les changements démocratiques.

Parallèlement à ma présence dans les bureaux de l’organisme, mon terrain se déroulait aussi en ligne. J'ai été invitée à devenir membre du groupe de travail privé de l’ONG sur Facebook. Ceci m’a donné accès à de très nombreux échanges informels portant sur l’organisation d’événements. À chaque apparition médiatique d’un membre, l’entrevue en question était partagée sur le groupe. Cet accès m’a particulièrement aidée dans ma collecte de données. Il me permit entre autres de rester au fait des interventions médiatiques de l’ONG, qui étaient très fréquentes. Ce fut une bonne manière de documenter la diversité des médias avec lesquels ils entretenaient des relations.

Quelques enjeux

Des embûches, méthodologiques entre autres, ont toutefois jalonné mon parcours, comme il faut toujours s’y attendre sur le terrain. Je dirais que le premier en importance était celui de la langue. Bien que j’aie pu communiquer avec tout le monde en français, les discussions entre les gens et les rencontres de groupes se déroulaient toutefois en derja (souvent appelé arabe tunisien ou dialecte). Il est arrivé qu’un petit groupe passe au français pour m’inclure dans la conversation. Mais la plupart des autres moments d’interactions entre les membres ne m’étaient que partiellement compréhensibles. Lorsque c’était le cas, je demandais ensuite à deux personnes de me faire un topo en français. Pour des raisons pratiques, ces échanges se déroulaient souvent quelques jours après les évènements discutés. Tout au long de mon séjour, j’ai tout de même fait des efforts dans l’apprentissage de la langue parlée localement.  Je me suis fait un carnet de vocabulaire et d’expressions et ai suivi des séances de cours de derja. Cela m’a été plus ou moins fructueux, dans la mesure où la base de vocabulaire que j’acquérais ne suffisait qu’à comprendre le thème des conversations ou encore à me présenter brièvement, mais cela a plu à mes collègues, qui prenaient plaisir à m’apprendre de nouvelles expressions. Avoir pu saisir l’importance de cet enjeu plus tôt, j’aurais concentré mes efforts d’apprentissage d’abord sur le derja, au lieu de l’arabe classique, qui est surtout utilisé dans les médias.

Mon plus grand choc culturel se matérialisa aussi en enjeu méthodologique. Il m’a été difficile de composer avec un contexte où il ne semblait pas particulièrement grave d’avoir du retard pour une activité prévue à telle heure, et où il n’était pas rare non plus qu’elle soit carrément reportée ou annulée. Par exemple, une retraite de mobilisation citoyenne avait été planifiée depuis plusieurs semaines par l’organisme, mais n’a jamais au final été tenue par manque de disponibilités des hôtels. Cette différence entre les temporalités m’a forcée à remettre en question mon ethnocentrisme, soit le fait de juger une culture selon ses propres valeurs. Dans ce cas précis, l’ethnocentrisme se manifestait dans le fait que je considère habituellement qu’une bonne gestion d’activités demande une planification efficace, mais sur le terrain il fallait plutôt vivre dans le moment présent. Dans la cueillette de données, cela s’est traduit dans le fait de ne pas prévoir une entrevue à trois jours d’avis, mais plutôt 10 minutes à l’avance.

Et maintenant?

Mon terrain a officiellement pris fin au début du mois d’août, mais je reste en contact avec la plupart des membres de l’organisation par Facebook. Je sais que je pourrai compter sur eux et elles pour des précisions lors de l’analyse des données. À l’heure où j’écris ce texte, je suis dans l’analyse des données de cette recherche. Je me replonge dans ces moments où les échanges politico-philosophiques me faisaient vibrer, et j’éprouve la même sensation aujourd'hui encore. Ma recherche aura maintenant un focus plus précis. Mon cadre théorique de départ était plutôt large. Il rassemblait des idées générales sur l’anthropologie des droits humains (Goodale 2006, Merry 2006), la démocratisation et la citoyenneté (Belhadj 2016, Neveu 2004) et la place des femmes dans les mouvements sociaux tunisiens (Khalil 2014 Mahfoudh et Mahfhoudh 2014). Toutefois, lors de mes entretiens, ces grandes thématiques se sont déclinées en une panoplie d’actions plus concrètes: la revendication d’une réforme fiscale pour une meilleure justice économique, l’observation critique du budget national à des fins de lutte pour les droits économiques et sociaux ou encore le combat contre l’impunité de la violence policière. Cette expérience m’a fait grandir comme professionnelle de la recherche et comme personne, et je souhaite maintenant en faire profiter les autres.

 

Bibliographie:

BELHADJ, Souhaïl, 2016, «De la centralisation autoritaire à la naissance du 'pouvoir local': transition politique et recompositions institutionnelles en Tunisie (2011–2014)», Social Science Information, 55, 4 : 479-494.

GOODALE, Mark, 2006, «Toward a Critical Anthropology of Human Rights», Current Anthropology, 47, 3 : 485-511.

KHALIL, Andrea, 2014, «Tunisia's women: partners in revolution», The Journal of North African Studies, 19, 2 : 186-199.

MAHFOUDH, Dorra et MAHFOUDH, Amel 2014, «Mobilisations des femmes et mouvement féministe en Tunisie», Nouvelles Questions Féministes 33, 2 : 14-33.

MERRY, Sally Engle, 2006, «Transnational Human Rights and Local Activism: Mapping the Middle», American Anthropologist, 108, 1: 38-51.

NEVEU, Catherine, 2004, «Les enjeux d’une approche anthropologique de la citoyenneté», Revue européenne des migrations internationales, 20, 2.