La vulgarisation graphique : un projet de recherche-création sur des enjeux liés à la mobilité, à la conjugalité et à la bureaucratie
La bande dessinée peut-elle être un outil de soutien à la recherche en anthropologie ? Le projet artistique Toi, moi et l’immigration est un excellent exemple de vulgarisation scientifique, s'inspirant des travaux de Karine Geoffrion (2017) sur l'intimité transnationale et la réunification conjugale au Canada à l’aide du récit d’un personnage fictif. À travers ce médium, nous avons eu l'occasion d’expérimenter comment la vulgarisation graphique permet de diffuser autrement une recherche académique, rendant ainsi accessible à un large public des enjeux sociaux complexes. Ce projet fut aussi une formation à de nouveaux axes théoriques, comme l’éducation par les arts, et à de nouvelles méthodologies, en raison de son caractère collaboratif. Finalement, de nouvelles pistes de réflexion ont émergé durant le processus de création en termes de représentativité. En effet, l’illustration de Karine et moi-même nous a permis de mieux comprendre la démarche de recherche-création, tout en mettant de l’avant notre positionnalité.
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Ayant eu un parcours en arts visuels, je souhaitais agencer le dessin à la recherche anthropologique dans le cadre des Formations Pratiques qui closent la formation au baccalauréat de notre département. De là est né en janvier 2024 un projet collaboratif sur la création d’une bande dessinée intitulée Toi, moi et l’immigration. Telle une ethno-fiction, la trame narrative permet de suivre facilement les principaux enjeux rencontrés par les femmes canadiennes qui parrainent leur conjoint : l’intimité transnationale, les obstacles bureaucratiques et l'agentivité dans le processus migratoire. De manière réflexive, ce billet de blogue revient sur la mise en dessin de ces résultats de recherche pour nous permettre de mieux comprendre les méthodes alternatives de diffusion du savoir anthropologique et ma position d’artiste. Pour mieux comprendre, je vais brièvement explorer les fondements théoriques et méthodologiques de la recherche-création, pour ensuite mieux retracer les étapes clés de la conception de notre bande dessinée. Enfin, nous examinerons les enjeux de représentativité et les apports de ce médium pour repenser les pratiques anthropologiques contemporaines.
La recherche-création : une manière d’utiliser les méthodes créatives et multimodales en anthropologie
Selon Pluta & Losco-Lena (2015), la recherche-création est un « travail artistique qui n’a pas une simple finalité esthétique » (p.39). Elle devient substantielle lorsqu’elle intègre diverses méthodologies pour produire des œuvres qui enrichissent à la fois les domaines de l’art et de la recherche scientifique (Pluta & Losco-Lena, 2015 : 39). Cette hybridation permet non seulement d’approfondir des connaissances théoriques sur l’éducation par les arts, mais aussi de les diffuser à un large public. Méthodologiquement, les arts visuels permettent aussi de collaborer facilement avec des participant.e.s d’une recherche afin d’avoir accès à des données, comme nous pouvons le voir avec la bande dessinée de Dufour (2021). En effet, elle utilise son terrain comme manière d'élaborer un travail graphique en collaboration avec ses participant.e.s. Cependant, l’utilisation de l’art en recherche varie selon les disciplines. Au niveau de l'anthropologie francophone, nous remarquons que peu de chercheur.e.s exploitent la bande dessinée, contrairement à d’autres médiums comme le documentaire.
Si les films ethnographiques ont longtemps eu une place importante en anthropologie, notamment en raison de leur caractère collaboratif et de la possibilité qu’ils offrent d’ouvrir les connaissances sur des enjeux souvent marginaux (Grimshaw, 2001 : 3), la bande dessinée commence à prendre une place au sein des institutions académiques pour les mêmes raisons. Quelques noms se démarquent en sciences sociales, tels que Dufour (2021); Nocerino (2020); Perreault & al (2020) et Bessière & al (2023). À travers un dialogue entre texte et image, leurs œuvres démontrent comment la bande dessinée ou le roman graphique peuvent servir à mobiliser des connaissances et des perspectives novatrices sur un sujet social et culturel (Boukala, 2010 : 221). De la même manière, elle permet aussi d’incarner des réalités discutées au-delà des concepts théoriques (Dufour, 2024a : 385). Dans le cadre de notre projet, l’intégration de la recherche-création a été un levier essentiel pour revisiter et approfondir des travaux académiques ; d’entamer de nouveaux dialogues entre chercheur.e.s, théories, participant.e.s et lecteur.trice.s à travers des images. Ce processus fut donc une nouvelle manière d’apprendre à conjuguer la rigueur scientifique des méthodes qualitatives classiques avec une sensibilité artistique pour produire une œuvre anthropologique qui simplifie la diffusion des résultats, mais qui amène aussi une nouvelle couche de complexité à la recherche. En effet, à travers sa création, nous avons eu l’occasion d’aborder une nouvelle manière de réfléchir à notre position d’artiste, puisque chaque image créée est un choix esthétique et pédagogique. Ce processus, particulièrement intéressant, nous permet de démontrer le pouvoir des images qu’un.e anthropologue peut mettre sur papier ; processus auquel j’ai fait face lors de la création de notre bande dessinée.
Le processus créatif : une manière de réfléchir sur notre position d’anthropologue et d’artiste
Cette bande dessinée fut l’objet de trois étapes distinctes pour arriver à vulgariser par l’art les résultats d’une recherche, chacune étant empreinte d’un profond travail de réflexion. Premièrement, je me suis immergée dans les travaux de Karine afin de mieux saisir les enjeux et les dynamiques migratoires expérimentés par les participantes canadiennes. Il est à noter que la représentation d’un terrain qui m’est étranger a représenté un défi de taille. Pour surmonter cet obstacle, j’ai utilisé les diverses descriptions des participantes, les souvenirs de la chercheure ainsi que des photographies prises lors de son terrain. Cette phase de documentation était essentielle pour commencer à réfléchir à une traduction fidèle des données qualitatives en un récit visuel cohérent. La deuxième étape consistait à la scénarisation. Comment créer une ethno-fiction qui met de l’avant un narratif intéressant, tout en diffusant les résultats d’une recherche ? Pour y parvenir, nous avons structuré la bande dessinée autour d’un personnage fictif : Anne. L’histoire d’Anne, sa manière de voir le monde autour d’elle, les expériences qu’elle a vécues dans sa relation amoureuse transnationale et les violences bureaucratiques subies sont en fait le collage de plusieurs discours réels. Le but de cette étape était double : il s’agissait autant d'une manière de rendre visible le vécu, parfois hétérogène, de femmes canadiennes, tout en préservant la confidentialité des participantes de la recherche. Par le fait même, « créer » un récit de vie comme celui d’Anne nous permet facilement de visualiser ; d’expérimenter les mêmes émotions que les femmes canadiennes qui ont une intimité transnationale avec quelqu’un, puis qui entament le processus de réunification conjugale. Bref, ce scénario sous forme de tissage de voix réelles a permis de rendre le récit vivant et accessible, tout en permettant de synthétiser des concepts complexes liés à ces recherches sous forme visuelle et symbolique. La phrase « une image vaut mille mots » revêt ici toute son importance.
Si la dernière étape consiste à mettre en bande dessinée ce scénario, le fait de transposer les résultats de recherche en une narration fluide implique une sélection et une hiérarchisation des informations, ce qui soulève des questions éthiques et méthodologiques quant à notre manière de les dessiner. Outre, le choix des concepts théoriques vulgarisés et le collage des expériences des participantes en une seule histoire, l’esthétique de la bande dessinée fut aussi un choix réfléchi. En effet, le choix des couleurs avait pour objectif de mieux transporter les résultats de recherche à travers leur symbolique émotive. Les couleurs chaudes de la première partie de la BD, axée sur la rencontre amoureuse, permettent de mieux ressentir la passion et le bonheur. Les couleurs froides de la deuxième section, centrée sur la bureaucratie migratoire, sont utilisées pour ressentir la même mélancolie que le personnage fictif. Finalement, la dernière section qui illustre la discussion entre chercheuses et personnages fictifs est en noir et blanc, rappelant ainsi que la bande dessinée s’inscrit tout de même dans un milieu de recherche académique hors de la fiction. Ce dialogue visuel entre les personnages fictifs et les chercheures reflète une approche relationnelle entre notre imaginaire et le monde extérieur, favorisant une réflexion sur un monde plus sensible et empathique (Behar, 1997 ; Barone et Eisner, 1997 : 497). La mise en scène de nos propres interrogations dans la bande dessinée nous a permis d’explorer comment, derrière chaque choix esthétique ou narratif, se cache un processus d’assemblage où se croisent positionnalité, subjectivité et créativité, tel que le décrit Sousanis (2015) : « Through its multiplicity of approaches for constituting experience, this form can provide an elevated perspective from which to illuminate the traps of our own making and offers a mean to step out from this vantage point outside the boundaries of a single mode » (p. 66-67).
Finalement, ce projet utilisant la bande dessinée s’inscrit dans une tendance croissante d’utilisation de la recherche-création dans les milieux universitaires. Outre ses capacités d’être associées à une recherche, comme il fut décrit ici, la bande dessinée permet aussi de rendre beaucoup plus accessible le savoir sur des enjeux sociaux complexes et d’engager de nouvelles réflexions sur nos pratiques contemporaines. Un scénario sous forme de collage combiné avec une représentation visuelle permet de faire honneur à une recherche et surtout, comme le décrit Emanuelle Dufour, « à faire honneur à ce que l’être humain présente de plus distinctif et précieux, soit sa capacité à créer, à ressentir et à se raconter, individuellement et collectivement » (Dufour, 2024b). Outre l’analyse et l’argumentaire scientifique, ce sont tous nos sens qui sont mobilisés pour transmettre un savoir (Dufour, 2024b). Et je trouve important que la recherche-création se développe de plus en plus pour justement approfondir l’impact artistique d’un dessin sur notre compréhension d’un phénomène étudié. Comme quoi, si une ethnographie peut donner vie à des dessins, un dessin peut aussi donner vie à une recherche anthropologique.