L’art de la réciprocité : réflexions sur la méthodologie et la relation chercheur-participant dans la recherche en santé mentale
À travers une démarche réflexive, ce texte examine la posture de l’anthropologue ainsi que la relation entre le chercheur et les participants, dans le cadre d’un projet visant à analyser les dynamiques entre différents processus sociaux en santé mentale – l’empowerment et la médicalisation - au sein d’un organisme communautaire. Il propose également une réflexion sur l’adaptabilité des méthodologies, notamment celles basées sur l’art, en fonction du contexte spécifique de recherche.
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Œuvre réalisée par une participante conservant l’anonymat dans le cadre d’une art-based research, Québec, septembre 2024
Mon projet de recherche, intitulé « Rétablissement en santé mentale : Entre l’empowerment et la médicalisation, enjeux et perspectives », analyse comment ces deux processus façonnent le parcours des individus en détresse psychologique. L'empowerment, en favorisant l'autonomie (Deutsch 2015), contraste avec la médicalisation, qui inscrit la souffrance dans un cadre biomédical (Conrad 1992). Si ces processus ont été largement étudiés (Kitanaka 2012 ; Brodwin 2013 ; Myers 2015 ; D’Arcy 2023), leur interaction au sein d’un même milieu et les dynamiques qu’elles engendrent dans le rétablissement des personnes concernées méritent encore d’être approfondies.
Pour explorer cette dynamique, mon terrain d’étude prend place dans un organisme communautaire à Québec qui offre une gamme variée de services adaptés aux personnes en détresse psychologique. Les usagers peuvent être recommandés à l’organisme par les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) ou, à l’inverse, prendre directement contact avec l’organisme via son site web pour une évaluation. Les personnes fréquentant l’organisme ont des profils variés : certaines présentent un diagnostic, tandis que d’autres souhaitent simplement travailler sur elles-mêmes. Bref, l’organisme accueille toute personne désirant du soutien pour gérer une détresse psychologique.
Cet organisme se place à l’intersection du communautaire et du réseau de la santé : il mobilise les explications scientifiques des troubles mentaux (Brodwin 2013) tout en adoptant une approche thérapeutique fondée sur l’empowerment (Lambert-Deubelbeiss 2021). Ce contexte en fait un terrain privilégié pour analyser comment ces processus coexistent, se complètent ou entrent en tension dans le parcours de rétablissement.
La réciprocité
Le service sur lequel repose ma recherche propose un hébergement de 12 semaines ainsi que des ateliers psychoéducatifs. Ces ateliers abordent des sujets variés dans le but de développer des compétences émotionnelles, en communication et en développement personnel. Bien que ces ateliers aient une vocation formatrice, un espace d’échanges s’est créé à travers des moments de réflexion.
C’est dans ce cadre que les participants ont commencé à se livrer à propos d’expériences intimes, abordant des sujets sensibles tels que les crises suicidaires, les conflits personnels et les périodes d’incertitude. Ces échanges se sont avérés porteurs de sens pour leur propre rétablissement, car ils permettaient non seulement d’explorer des dimensions personnelles et émotionnelles, mais aussi de trouver un soutien mutuel à travers l’expression de leurs vécus (Frank 1998 ; Yahalom et al. 2023).
Toutefois, cette dynamique m’a confrontée à une tension inhérente à ma posture de chercheuse, partagée entre l’implication dans ces échanges sensibles et la nécessité d’une certaine distance analytique. En effet, si l’observation scientifique repose traditionnellement sur une posture distanciée (Moussaoui 2012), l’anthropologie cherche souvent à réduire cet écart, notamment à travers l’observation participante (Tétreault 2014). Pourtant, alors que les participants partageaient des aspects intimes de leur vécu, je restais en retrait, attentive à leurs récits, sans que cela implique de me livrer en retour. Cette asymétrie a soulevé des questionnements sur la réciprocité dans la relation chercheur-participant et sur la place que je pouvais occuper au sein de ces échanges. Dans cette contribution, j’examinerai cet aspect de ma recherche, qui constitue l’une des premières réflexions ayant émergé lors de mon travail de terrain, sans que cela représente l’entièreté de mon projet.
Bien que ma recherche se soit principalement orientée vers les résidents, je me suis également intéressée aux discours professionnels concernant les participants, ainsi qu’aux perspectives et aux actions des intervenants. Cela m’a conduite à me positionner par rapport à deux groupes, porteurs d'attentes ou de perspectives parfois différentes. Ces deux considérations m’ont placée dans un dilemme. D’un côté, la recherche anthropologique cherche à réduire l’inégalité de pouvoir entre ces acteurs (Karnieli-Miller et al. 2009). De plus, le fait que mon terrain se déroule dans un contexte où les participants sont considérés comme des individus vulnérables favoriserait une relation plus proche entre eux et le chercheur (Eide et Kahn 2008). Cependant, ces dynamiques complexes entre ces deux groupes ont influencé ma posture et m’ont amenée à réfléchir aux tensions qui en découlaient.
D’une part, maintenir cette position et, par conséquent, une certaine distance avec mes participants en processus de rétablissement m’a semblé être la meilleure façon d’avoir accès à deux types de participants : tant les personnes en rétablissement que les intervenants.
D’autre part, en observant les participants s’ouvrir à leurs pairs tout en restant à distance, j'ai pris conscience que cette posture risquait de renforcer un clivage entre l'observateur et l’observé. Pour éviter cela, j'ai choisi de moduler mon implication en fonction des moments et des besoins des ateliers, cherchant ainsi à trouver un juste milieu entre ma posture anthropologique et l’éthique dans mes relations avec les participants.
La méthodologie
Dans ce cadre, ma méthodologie a probablement joué un rôle clé pour équilibrer cette relation, au cœur de ma réflexion sur ma posture de chercheuse. Dans cette contribution, je présente donc ma méthodologie en mettant l’accent sur la relation avec les usagers de l’organisme. L'Art-Based Research (ABR), que j'avais choisie comme méthode de recherche, m'a permis d'offrir un espace d'expression créative. L'ABR a ainsi facilité une interaction plus fluide et plus équilibrée avec les participants, tout en respectant les principes de réciprocité (Leavy 2015). Ces éléments favorisent la mise en pratique d’une relation éthique, car une expression libre et respectueuse constitue une condition essentielle à celle-ci (Kunt 2020).
Ainsi, à la fin d’une activité artistique déjà organisée par l’organisme, j'ai proposé aux usagers de participer à ma recherche en leur offrant la possibilité de créer une œuvre qui illustrerait leur vision du rétablissement. Cette approche a permis d’engager un dialogue créatif autour de leur expérience, leur donnant l’opportunité de mettre en forme leur perception de ce processus.
Cependant, mes premières observations ont montré un intérêt limité pour cette méthode. Les intervenants m'ont expliqué que certains usagers n'étaient pas intéressés par l’art ou n’étaient pas prêts à s’y engager en raison de leur état psychologique. Lorsqu’un nouveau groupe de résidents est arrivé, j’ai tenté de relancer l’activité, mais le recrutement n’a pas eu plus de succès. Cette absence de participation a d'abord été perçue comme un échec.
Néanmoins, lors de l’analyse des œuvres produites, j’ai constaté que l'art permettait de mieux comprendre la perspective des participants. Il facilitait l'expression de leurs idées et de leurs émotions qui, autrement, auraient nécessité des explications longues et fragmentées. Lorsque j'ai comparé, les entrevues réalisées avec et sans la création d’une œuvre, j'ai observé que les participants ayant créé une œuvre étaient plus à l'aise, se sentaient moins incertains par rapport aux questions posées.
Dans une entrevue traditionnelle, l'anthropologue est guidé par des questions prédéterminées, abordant les sujets les plus sensibles en fin d'entretien. Toutefois, dans les entrevues basées sur l’art, cette structure n'a pas été respectée. Les participants ont souvent commencé par parler spontanément des aspects les plus importants pour eux, ce qui m’a permis de cerner rapidement les points centraux de leur récit. Cette approche a donc non seulement facilité un échange plus fluide, mais elle a aussi rendu les participants plus à l’aise dès le début, en leur permettant de partager ce qui était le plus important pour eux.
C’est à la lumière de ces réflexions que j’ai entrepris une analyse critique de cette approche et la présentation que j’en ai faite, afin d’éclairer ce qui a pu nuire à l’adhésion de celle-ci par les participants. En ce sens, mon expérience m’a permis de saisir le potentiel de cette méthode, tout en identifiant des pistes d’amélioration pour renforcer la participation et l’engagement des participants.
Cela me conduit à considérer que l’ABR offre une valeur indéniable à l’anthropologie, non seulement par la richesse des données qu’une œuvre peut générer, mais aussi par son potentiel à approfondir et à enrichir les discours des participants. L’un des aspects intéressants de cette méthode réside dans sa capacité à créer un espace confortable et accueillant, favorisant des relations plus équilibrées entre le chercheur et les participants. En ce sens, l’ABR ne se contente pas de capturer des voix, mais elle permet également d’établir une atmosphère propice à l’échange et à la confiance (Leavy 2015).
En conclusion, mon terrain m’a amenée à réfléchir à la réciprocité dans l’ethnographie, en interrogeant le rapport entre la distance professionnelle et la vulnérabilité humaine partagée. Mon expérience dans ces ateliers m'a permis de comprendre les manières dont le processus de recherche n'est pas unidirectionnel, il est une interaction constante entre chercheur et participants. De plus, cette expérience a révélé les défis et les opportunités de l'intégration de méthodologies émergentes, comme l’Art-Based Research, dans le milieu de la santé mentale. Elle souligne l’importance de l’adaptabilité des méthodes de recherche pour mieux comprendre les expériences des participants et d'encourager une relation éthique et réciproque.
Date du terrain : aout à octobre 2024
Programme d’études : Maitrise en anthropologie
Direction de recherche : Stephanie Lloyd
Bibliographie
Brodwin P., 2013 Everyday ethics voices from the front line of community psychiatry. Berkeley (CA) ;, University of California Press.
Conrad P., 1992 « Medicalization and Social Control », Annual Review of Sociology, 18 : 209‑232.
D’Arcy M., 2023 « “Swallow Them All, and It’s Just Like Smack”: Comorbidity, Polypharmacy, and Imagining Moral Agency alongside Methadone and Antipsychotics », Medicine Anthropology Theory, 10, 1 : 1‑25.
Deutsch C., 2015 « L’empowerment en santé mentale », Sciences & Actions Sociales, 1, 1 : 15‑30.
Eide P. et D. Kahn, 2008 « Ethical issues in the qualitative researcher--participant relationship », Nursing Ethics, 15, 2 : 199‑207.
Elliott D. et D. Culhane dir., 2021 Réinventer l’ethnographie : pratiques imaginatives et méthodologies créatives. Les Presses de l’Université Laval.
Frank A.W., 1998 « Stories of illness as care of the self: a Foucauldian dialogue », Health, 2, 3 : 329‑348.
Karnieli-Miller O., R. Strier et L. Pessach, 2009 « Power Relations in Qualitative Research », Qualitative Health Research, 19, 2 : 279‑289.
Kitanaka J., 2012 Depression in Japan: Psychiatric Cures for a Society in Distress. Princeton University Press.
Kunt Z., 2020 « Art-based methods for Participatory Action Research (PAR) », Interactions: Studies in Communication & Culture, 11, 1 : 87‑96.
Lambert-Deubelbeiss C., 2021 « Accueil | Nous joindre », Centre d’entraide. site internet (https://www.entraide-emotions.org), consulté le 19 mars 2024.
Leavy P., 2015 Method Meets Art, Second Edition: Arts-Based Research Practice. New York, UNITED STATES, Guilford Publications.
Moussaoui A., 2012 « Observer en anthropologie : immersion et distance », Contraste, 36, 1 : 29‑46.
Myers N.L., 2015 Recovery’s edge: an ethnography of mental health care and moral agency. Nashville, Vanderbilt University Press.
Tétreault S., 2014 « Observation participante (Participative observation) ». in Guide pratique de recherche en réadaptation. 317‑325. De Boeck Supérieur.
Yahalom J., S. Frankfurt et A.B. Hamilton, 2023 « Between Moral Injury and Moral Agency: Exploring Treatment for Men with Histories of Military Sexual Trauma », Medicine Anthropology Theory, 10, 1 : 1‑21.