L’entrée sur le terrain

À la suite d’un trajet de nuit en bus d’environ 20 heures depuis Accra, la capitale du Ghana, j’arrive à la gare centrale de Bolgatanga, petite ville d’environ 65 000 habitants (Ghana, 2021), située à quelques kilomètres du Burkina Faso. J’y suis attendu par Issah, contact de ma direction de recherche, avec qui j’ai pu entrer en contact par WhatsApp. Je suis malade, désorienté par la fatigue, inquiété par la réputation alarmante de la région et apeuré de devoir monter à moto pour la première fois, sans casque et bien chargé. Issah me présente les différents lieux centraux de Bolgatanga alors que nous traversons la ville jusqu’à mon logement. Le lendemain, il m’amène au Bolgatanga Arts and Crafts village, où il tient une petite boutique.

Au centre de la grande place du marché, se dresse seul un très grand arbre, tel un abri protégeant contre le soleil plombant. C’est à cet endroit que se réunit, toute la journée durant, un groupe d’hommes dont certains possèdent une boutique et d’autres qui en sont des connaissances de longue date. Ils forment ensemble une véritable communauté que j’ai nommé « la communauté sous l’arbre ». Ces hommes viennent et repartent, en fonction des opportunités qui s’offrent à eux. Le groupe échange, parfois de façon très animée, sur toutes sortes de sujets, tout en partageant nourriture et thé. 

C’est dans ce groupe qu’Issah m’a intégré lors de mon arrivée sur le terrain. Si certains semblaient au départ agacés par ma présence, quelques membres m’ont pris sous leur aile. Au fil des heures passées sous l’arbre, on m’a posé beaucoup de questions sur ma vie, ma famille, mes croyances, mes opinions, et plus tard, sur le propos de ma recherche. Ce processus d’inclusion, durant lequel les hommes testaient mes intentions et mes limites, notamment à travers l’humour et la plaisanterie, a duré quelques jours, jusqu’au moment où j’ai pris moi-même l’initiative de les taquiner. J’ai senti à ce moment que je faisais, d’une certaine manière, partie du groupe et une dizaine d’individus, en plus d’Issah, sont devenus des interlocuteurs-clés. Ces relations se sont avérées structurantes, puisque j’ai bénéficié de leurs réseaux de contacts tout au long de mon terrain, dans un contexte où la confiance, et donc la collaboration, s’accordent principalement par l’entremise de relations déjà établies. 

Durant ces premières semaines, Issah m’a aussi amené à certains endroits qu’il considérait stratégiques pour ma recherche, notamment au Marché central de Bolgatanga, mais aussi, dans certains lieux touristiques importants de la région, tels que Tongo Hills, Tengzug shrine, Pikworo slave camp et le Sirigu woman art village. C’est aussi à ce moment que j’ai commencé à interroger des personnes qu’Issah m’avait présentées, dont certains membres de « la communauté sous l’arbre ». Au départ, pour que les gens acceptent de me parler, je devais être accompagné d’Issah ou d’un autre membre de la communauté. Ils représentaient donc des gatekeepers, pivots de mon accès au terrain et aux données (Paillé et Mucchielli, 2021). 

Après ces premières semaines de recherche, j’étais sur un nuage. J’avais réussi à parler à un nombre d’interlocuteurs qui dépassait mes objectifs et je profitais quotidiennement des splendeurs de la région, depuis l’arrière de la moto d’Issah. Nous avons roulé, des heures durant, à travers les collines, les villages traditionnels de maisons rondes en terre cuite et les majestueux baobabs, puis à travers les centaines de kiosques du Marché central. Puis, j’ai profité de l’ambiance dynamique et chaleureuse de l’hospitalité locale. Cependant, tout s’est gâté lors de mes premières séances d’analyse, où je réfléchissais, seul, dans mon appartement. 

 

Aussitôt intégré, aussitôt écarté ?

À ce moment, j’avais déjà énormément de données collectées. Cependant, ces dernières étaient en contradiction avec ce que suggérait la littérature anthropologique et les avertissements de sécurité émis par plusieurs gouvernements occidentaux concernant la région. Notamment, mes données montraient qu’aucun incident terroriste ni climat violent n’affectait Bolgatanga et ses environs. Bien que ces constats me soulagent, ils ont cependant été à l’origine d’une remise en question confrontante : étais-je passé à côté de quelque chose ? Est-ce qu’on me mentait ? Étais-je naïf ? 

À peu près au même moment, je me suis rendu compte que les acteurs consultés provenaient surtout des réseaux des membres de la communauté sous l’arbre. Ces derniers étaient tous des hommes au capital social, politique ou économique élevé. J’ai donc dû prendre conscience de ma propre positionnalité en tant que nouveau membre du groupe, qui me rapprochait de certaines sphères, mais m’éloignait peut-être des réalités quotidiennes en dehors de ce cercle, ce qui pouvaient contribuer, même involontairement, à orienter l’enquête en fonction d’intérêts particuliers (Paillé et Mucchielli, 2021). J’ai donc voulu corriger le tir en allant interroger de manière autonome des individus qui ne m’avaient jamais été présentés, surtout des femmes. 

Je me rendis au Marché central, où j’ai progressivement passé le plus clair de mon temps. Le hasard a fait en sorte que, durant cette période, Issah était à l’extérieur de Bolgatanga. Cependant, mes démarches ont provoqué une réaction à laquelle je ne m’attendais pas chez certains membres de la communauté sous l’arbre. Certains ont commencé à me poser des questions sur mes absences, sous-entendant que je n’étais plus intéressé à m’impliquer et à passer du temps avec le groupe sans Issah. Je me suis alors fait demander « pourquoi n’es-tu pas venu avec nous aujourd’hui ? Tu ne viens plus parce que nous ne sommes plus utiles ? ». 

J’ai été très affecté par cette situation, puisque mon attachement envers les membres du groupe était réel et fort. Mais devais-je me limiter à la fréquentation du groupe par preuve de loyauté ? Je ne voulais pas non plus priver d’autres personnes de la communauté de l’opportunité de faire entendre leur voix. Je me suis ainsi senti pris dans un étau relationnel et méthodologique. Le meilleur compromis que j’ai alors trouvé a été d’expliquer pourquoi je devais interroger d’autres personnes, issues de divers milieux sociaux. J’ai partagé avec eux ma vulnérabilité et mon sentiment d’impuissance face à la situation. Heureusement, ma démarche semble avoir satisfait les membres du groupe, puisqu’ils ont par la suite fait preuve envers moi du même niveau d’attachement, de collaboration et de respect qu’auparavant. 

 

Décortiquer des noix, ou le désintéressement comme socle relationnel

Puis, un autre enjeu s’est dévoilé lorsque j’ai commencé le travail autonome au Marché central. On me prêtait diverses intentions et j’ai rapidement senti que j’étais l’objet de rumeurs. Certaines personnes refusaient simplement de m’adresser la parole ou répondaient « oui » à toutes mes questions. Plusieurs m’ont demandé ce que j’étais « vraiment » : un businessman tentant de s’approprier leurs réseaux de fournisseurs ? Un mouchard du gouvernement envoyé pour identifier les commerçant.es qui esquivent les taxes frontalières ? Ou encore, un autre étranger cherchant à créer du contenu sensationnaliste à leur dépens ?

Dans tous les cas, je sentais que mes questions dérangeaient. Le contraste entre mes données, la littérature scientifique et les avertissements de sécurité régionaux, l’impression d’avoir déçu mes amis, puis mon incapacité à entrer en contact, seul, avec les locaux, a été difficile à vivre. Ces réalités s’inscrivent dans des relations de pouvoir plus larges, héritées de la période coloniale et toujours actives, qui déterminent la manière dont un chercheur blanc et ses intentions sont perçus en contexte africain (Loftsdottir, 2002, Cosquer, 2022). Ainsi, ma positionnalité était productrice de subjectivités situées qui ont réduit à néant mon ambition d’être perçu comme un observateur neutre, puisque j’étais compris comme une figure marquée par des imaginaires qui me dépassent, comme celles du pouvoir, du contrôle, de la surveillance ou encore du privilège, et que c’est à travers ces paramètres que se jouait, que je le veuille ou non, ma relation aux autres (Loftsdottir, 2002, Pierre, 2018).

J’ai donc décidé de mettre l’enquête de côté. Durant les jours qui ont suivi, je suis simplement allé au marché dans l’objectif de passer du temps dans cet endroit que j’aimais. Au fil des jours et à force de saluer les gens, de prendre de leurs nouvelles, de blaguer avec eux, en m’intégrant dans des matchs de soccer locaux, en discutant de tout et de rien, parfois pendant des heures et ce, sans poser de questions liées à l’enquête, le comportement des gens à mon égard s’est mis à changer. On me saluait, me souriait et on m’invitait à manger. Il s’est passé la même chose un peu plus tard, alors que j’organisais un groupe de discussion avec des femmes travaillant dans une coopérative de beurre de karité. Aucune ne voulait répondre à mes questions. J’ai donc laissé tomber mon guide d’entretiens et je me suis tout bonnement mis à décortiquer des noix avec elles. Après plusieurs minutes de regards amusés et quelques éclats de rire difficiles à retenir, l’une d’entre elles a simplement fini par me demander, avec intérêt, « quelles étaient tes questions, déjà ? ». 

 

Pistes préliminaires

De manière préliminaire, mon enquête montre que le problème qui secoue la région ne réside pas dans la capacité des commerçant.es à s’approvisionner en marchandises ; ils et elles ne sont simplement plus capables de les vendre. Depuis que les touristes étrangers ont disparu, l’économie locale a beaucoup souffert. Cela se traduit concrètement par de la nourriture qui pourrit sur des étalages pleins, des boutiques abandonnées ainsi que des sites touristiques déserts. Cette chute d’achalandage s’explique par les avertissements, mal avisés, émis sur le site web de plusieurs gouvernements occidentaux déconseillant formellement d’aller dans la région en raison d’activités terroristes, présumées à tort vu la proximité géographique avec le Burkina Faso et souvent confondues avec les affrontements ethniques, ciblés, à Bawku. Cette « minsconception » quant à l’état de la sécurité dans l’Upper East affecte la capacité des locaux à assurer à leurs familles une alimentation adéquate, un accès aux soins de santé nécessaires ou encore à l’éducation.

 

Conclusion

Un constat s’est imposé avec constance durant tout le processus de recherche sur le terrain : le désintéressement, comme manière d’être au quotidien constitue, à mon sens, le socle de l’enquête ethnographique. Si quelque chose doit selon-moi être retenu de mon expérience, c’est donc que le processus ethnographique repose sur la capacité à faire sentir, patiemment, dans les gestes et les interactions, que notre priorité n’est pas l’arrivisme ou l’aboutissement d’un projet académique niché, mais bien le souci de l’autre, qui rend ce projet possible, souhaitable et partagé.  

 

Maîtrise en anthropologie

Terrain : Juin et juillet 2025

Direction de recherche : Karine Geoffrion

 

Bibliographie

COSQUER, C., 2022. « Études de la blanchité et études migratoires : un dialogue à développer », Critique internationale, 95, 2 : 156-170.

GHANA STATISTICAL SERVICE, 2021, Ghana Living Standards Survey Round 7 (GLSS 7) : Main Report, Accra, Ghana Statistical Service

LOFTSDOTTIR, K., 2002. « Never forgetting ? Gender and racial-ethnic identity during fieldwork », Social Anthropology, 10, 3 : 303-317. 

PAILLÉ, P. & MUCCHIELLI, A., 2021, L'analyse qualitative en sciences humaines et sociales-5e éd. Armand Colin.

PIERRE, J., 2018. « Structure, project, process : Anthropology, colonialism, and race in Africa », Journal of Anthropological Sciences, 96, 1: 213-219.