Le projet de recherche que j’ai déposé en mai 2024 était intitulé Le rapport entre langue, identité et idéologie tel que reflété par la variation en cantonais vernaculaire écrit. Alors que je parlais déjà couramment le mandarin depuis de longues années (je vivais comme traducteur chinois-anglais), j’ai découvert le cantonais en 2022 et ce fut un coup de foudre immédiat. Il a inspiré la thématique de ma maîtrise, qui représente la culmination de plusieurs années de questionnements existentiels — exacerbés par l’avènement de l’IA générative, laquelle remettait en question l’avenir de ma profession de traducteur. Je me retrouvais à me questionner sur ce qui avait motivé mon apprentissage des langues étrangères durant mon enfance, ainsi que sur la manière dont les langues façonnent notre construction identitaire et notre perception du monde. 

Une fois sur place dans mon terrain choisi, soit la ville de Guangzhou (au Guangdong, province méridionale de Chine continentale où l’on parle le cantonais), je me suis mis à l’écoute de mes interlocuteurs, me laissant guider par leurs préoccupations. J’ai découvert que, bien que la variabilité écrite de leur langue les interpellait moins que prévu, elle faisait néanmoins partie d’un ensemble de moyens à travers lesquels s’articulait le rapport entre langue et identité au Guangdong. En même temps, j’ai été frappé par les parallèles entre les discours que tenaient mes interlocuteurs et ceux que j’entendais dans le contenu en ligne cantophone. Ceci m’a inspiré à ajuster le champ de ma recherche pour me concentrer sur la question plus large des représentations du cantonais en ligne et leurs fondements idéologiques. Plus précisément, dans mon projet de maîtrise, j'ai analysé comment, dans leurs revendications concernant leur langue, les créateurs de contenu au Guangdong mobilisent deux définitions différentes de l'authenticité linguistique : l’une qui situe la valeur de la langue dans son rapport à une communauté spécifique (Woolard 2005, 2), et l'autre qui met l’accent sur la centralité de la langue dans les fondements historiques de la nation (Bucholtz et Hall 2004, 385). À travers mon terrain, j'ai cherché à replacer ces revendications dans leur contexte en examinant leur rapport aux dynamiques sociolinguistiques complexes de cette province. Grâce à cette enquête, j’ai pu renouer avec des aspects de la langue chinoise dont ma carrière de traducteur chinois-anglais m’avait éloigné. Mais avant tout, ce terrain a été l’occasion de retrouver un pays et une culture qui m’ont marqué de façon indélébile depuis ma jeunesse.

Bien que j’aie étudié le mandarin dans le nord de la Chine après le secondaire, et bien que j’aie maintenu le contact avec ce pays grâce à mon métier de traducteur, j’étais conscient, avant d’y retourner, qu’il avait beaucoup changé durant les dix dernières années — surtout en termes d’atmosphère politique. En 2023, comme la Chine venait à peine de se rouvrir à l’étranger après la pandémie, je ne savais pas quel accueil le pays me réserverait. Les chercheurs chevronnés, partageant mon incertitude, n’étaient pas davantage en mesure de me rassurer. J’ai donc décidé de jouer de manière sécuritaire, à savoir d’entreprendre mon projet dans le cadre d’un échange officiel avec une université chinoise : je pensais que cette transparence sur mes intérêts de recherche m’offrirait, avant mon départ pour la Chine, une garantie de l’acceptabilité de mon projet, vu que je devais fournir un résumé de mon projet à un comité étroitement lié à l’Etat. Je voulais aussi m’assurer de ne faire courir aucun risque à mes informateurs. 

J’ai également été inspiré par les remarques de Li Ke (2024) dans une conférence en ligne du Long US-China Institute sur la recherche ethnologique en Chine, qui faisait valoir qu’entretenir des contacts dans le monde académique peut être très avantageux, car les universitaires chinois jouissent de réseaux solides et d’une autorité importante. Ils peuvent ouvrir des portes qui autrement nous resteraient fermées. De plus, une fois sur place, j’ai remarqué qu’avoir un superviseur local permet de cerner directement (quoiqu’implicitement) les tabous de son domaine et la manière de travailler sans les enfreindre. À cet égard, je conseillerais à celles et ceux qui envisagent une carrière académique dans la poursuite de leur terrain de recherche à participer à des conférences, ou à assister à des cours en tant qu’étudiant libre, afin de se faire une idée autant des opportunités que des limitations de la culture académique locale. Dans un environnement plus restrictif comme la Chine, toute démarche de recherche commence par saisir ce qui est permissible dans l’instant présent — et par déduction, ce qui ne l’est pas.

Heureusement, mon terrain semble avoir coïncidé avec une période de plus grande ouverture de la part du gouvernement envers les langues régionales et peut-être aussi une volonté d’attirer à nouveau les chercheurs étrangers. De plus, à Guangzhou, je crois avoir trouvé une atmosphère plus détendue que dans le nord. Cette impression a d’ailleurs été confirmée tant par des connaissances locales, que par d’anciens amis venus me visiter d’autres régions au pays. Il y a quelques années, dans un moment de désillusion après avoir vu sur les réseaux sociaux des images d’un Beijing aseptisé et austère, je me souviens d’avoir écrit que je croyais être nostalgique d’un endroit qui n’existait désormais plus. Mais à Guangzhou, j’ai retrouvé des éléments de cette Chine que j’ai aimée — surtout, les labyrinthes de ruelles où règne ce qu’on appelle le renjian yanhuoqi (人間煙火氣) : la chaleur humaine, les traces d'une vie commune qui donnent à un endroit son âme.

Cela n’a pas été long avant que je décide de m’installer à nouveau en Chine pour plusieurs années. Un autre avantage de l’échange est qu’il m’a permis de faire une demande d’admission au doctorat sur place, dans une université de Guangzhou, en même temps que de recueillir mes données de maîtrise. Le Professeur Gan m’a grandement aidé à cet égard en me mettant en contact avec d’autres experts dans le domaine de la dialectologie, car il approchait de la retraite et ne pouvait plus m’encadrer. Je me réjouis de passer à la prochaine étape de ma vie sur place.

La durée du séjour s'est bien accordée avec la nature inductive de mon étude. Avec autant de temps à ma disposition, je pouvais me permettre de rester à l'écoute de mon terrain et de modifier ma problématique de façon à ce qu'elle reflète les intérêts effectifs des communautés locales. Alors que j'avais initialement prévu de me concentrer sur un aspect très spécifique de la langue cantonaise, soient les variables à l’écrit, et leur rapport aux idéologies langagières, les gens que je rencontrais sur place semblaient peu interpellés par ce sujet. Ils étaient manifestement plus préoccupés par les idéologies langagières. Si je n'avais pas eu le temps de m’immerger dans l'environnement local et de me réorienter, je me serais peut-être forcé à entreprendre le projet tel que conçu à l'origine, ce qui n'aurait sans doute pas été aussi fructueux.

Je me souviens que, pendant les discussions sur le principe de réciprocité dans les séminaires d’anthropologie à l’Université Laval, nous étions plusieurs étudiantes et étudiants à exprimer un malaise face à l'idée de forger des liens sur place dans le but de soutirer des informations des interlocuteurs, puis de partir subitement sans avoir l'impression de leur avoir suffisamment rendu la pareille. J'ai pris plaisir à lire, notamment sur ce blogue, comment mes collègues ont surmonté ce sentiment négatif en incorporant différentes formes de collaboration dans leurs projets. De mon côté, la longue durée de mon terrain s’est encore avérée très utile, car j'ai eu l'impression de pouvoir prendre le temps de bâtir un réseau de participants, et de laisser un sentiment de confiance mutuelle s'installer graduellement entre nous. Le luxe du temps long a aussi contribué à la nature itérative de mon projet, dans le sens où les participants pouvaient me revenir continuellement pour nuancer leurs propos. De mon côté, je pouvais leur demander des précisions et leur demander de valider mes interprétations. Quoique ces processus soient en principe possibles lors d’un terrain plus court, je crois que j'aurais davantage eu l’impression d’importuner mes participants. La nature plus forcée de notre rapport aurait influencé la qualité de nos discussions.

Bien sûr, avec le recul, on voit toujours ce qu’on aurait pu faire différemment. Mais en même temps, il est difficile d'imaginer comment j'aurais pu les apprendre sans tout simplement essayer, me tromper et réessayer. Le plus grand défi pour moi a été, et de loin, les entrevues : certains participants, dès qu'ils se sont assis devant moi, se sont mis à s'exprimer avec tellement d'enthousiasme que j'ai à peine eu l’occasion de leur poser des questions. Mon interlocuteur semblait interpellé — passionné — et en l'écoutant, j'ai pu formuler des sous-questions pertinentes qui maintenaient le même niveau l'énergie dans la discussion. D'autres fois, des connaissances qui habituellement partageaient généreusement leurs observations dans un contexte informel semblaient soudainement totalement indifférentes et je n’ai pas toujours pu trouver des questions de relance. À cet égard, je crois que, plutôt qu’insister rigidement sur le format de l'entrevue (en partie à cause du souhait de bien faire, pour que la discussion et le consentement des participants soient bien encadrés), j'aurais dû m'adapter davantage aux préférences de mon interlocuteur. En effet, lorsque je me suis permis de prendre des notes dans mon carnet lors des discussions informelles, les participants ont souvent pris du plaisir à m’aider en résumant leurs idées et en validant ou en infirmant mes interprétations. Cette méthode correspondait souvent mieux aux principes de l’anthropologie dialogique mis de l’avant par Dennis Tedlock (1983, cité par Duranti 1997, 87) que je souhaitais placer au cœur de ma recherche, soit la nécessité de voir les entrevues comme une forme d’« événement discursif situé » (Sabrina M. Perrino 2022, 159), où l’intervieweur et l’interviewé construisent conjointement un récit. Malgré ces petits défis, j’ai pu produire un mémoire qui, en plus de contribuer à l’étude d’un sujet qui me passionne, m’a fourni les outils nécessaires pour la prochaine étape de ma carrière. Ayant débuté un programme de doctorat en linguistique à l’Université Sun Yat-Sen de Guangzhou en septembre, je poursuis mes interrogations sur la langue et les facteurs socioculturels qui la façonnent — mais cette fois-ci, selon une démarche diachronique, en me plongeant dans les manuels de cantonais des missionnaires occidentaux dans le Guangdong des 19e et 20e siècles.

 

Niveau d’études : Maîtrise

Direction de recherche : Isabelle Henrion-Dourcy

Dates du terrain : août 2024 – juin 2025

 

Bibliographie :

BUCHOLTZ, M. et K. HALL (2004). "Language and identity." A companion to linguistic anthropology 1: 369-394.

DURANTI, A. (1997). Ethnographic methods. Linguistic Anthropology. A. Duranti. Cambridge, Cambridge University Press84-121.

LI, KE. (2024). “Researching China in a New Era: Conducting Ethnographic Research in China.” Long US-China Institute. YouTube. https://youtu.be/zSzFJOqGx3k?si=gGveULYKrAfFPBEt.

PERRINO, S. M. (2022). "Interviews in linguistic anthropology." Research methods in linguistic anthropology. Bloomsbury Publishing.

WOOLARD, K. (2005). "Language and identity choice in Catalonia: The interplay of contrasting ideologies of linguistic authority."