Les villes de l’Amazonie colombienne ont été invisibles ou encore peu étudiées par la discipline anthropologique, malgré qu’elles soient liées aux nombreuses problématiques environnementales, de développement entre autres, qui traversent les échelles locales jusqu’aux échelles globales. J’ai donc trouvé pertinent d’y mener une recherche sur les processus d’urbanisation. Florencia prend une place centrale dans l’étude, du fait qu’elle est actuellement la ville la plus grande de la région.

Je me suis donc installée de juin 2016 à juillet 2017 dans la ville de Florencia, capitale du département du Caquetá, localisée dans l’Amazonie nord-occidentale colombienne, à la suite de l’approbation de mon projet de recherche intitulé: «La jungle de béton: processus d’urbanisation, développement et vie urbaine à Florencia (Caquetá-Colombia)». La recherche d’un logement était une bonne excuse pour connaître la ville. Finalement, j’ai trouvé un appartement dans un entre-deux un quartier «aisé» et un quartier dit «d’invasion» ou marginal, où j’ai vécu des expériences «curieuses» liées aux usages des espaces et à certaines pratiques.

Premières remarques

Au début, j’ai fixé mon attention sur la morphologie et l’organisation physique de Florencia. Il est difficile de s’y orienter. Le fleuve et les ruisseaux qui traversent la ville sont un élément de structuration important sur des plans tant physiques que sociaux. Marcher est possible dans quelques secteurs comme le centre-ville. Mais ailleurs, c’est plus difficile, car il n’existe pas de trottoirs ou alors ils sont une partie intégrante des maisons, ce qui constitue un danger potentiel lorsqu’on marche en rue à côté des véhicules et des motos. En fait, la quantité de motos dans les rues est frappante (Figure 1). Elles sont devenues le principal moyen de transport privé et public (dit mototaxisme).

«Mettre en marche» le travail de terrain

Grâce à l’appui d’un professeur de l’Universidad de la Amazonia contacté préalablement, j’ai établi les premiers contacts avec des leaders locaux (les personnes dont les projets et activités sont liés à ceux du groupe dans le but de satisfaire des objectifs communs, tels que l'organisation communautaire pour la création des quartiers ou l'accès aux services publics) et des professionnels (surtout des architectes). Peu à peu, d’autres personnes se sont rapprochées de la recherche en tant que participants (pour des entrevues) ou simplement pour des conversations informelles.

Je suis arrivée dans le temps des fêtes du «Festival Folclórico de la Amazonia» ou le Saint Pierre, qui est suivi du «Festival del Piedemonte Amazónico» au niveau du département du Caquetá. J’ai eu aussi l’occasion d’y participer en 2017. Dans ce contexte, je me suis interrogée sur la question ethnique, la définition d’une identité locale et régionale et d’autres éléments liés aux dynamiques économiques, politiques et démographiques de la production de la ville de Florencia. Par exemple, la «cabalgata» est l’activité d’ouverture de ces deux fêtes et consiste en un parcours des principales rues de la ville à cheval pour montrer la position économique, politique et sociale de la personne (Figure 2). Les imaginaires qui portent sur la région ressortent dans la décoration des calèches, l’habillement des reines (Figure 3) et aussi dans des pratiques telles que se déguiser en «indigène» (Figure 4).

Trouver des «unités» dans «l’unité» de recherche

Durant les trois premiers mois, j’observais et avais des contacts et conversations avec des habitants des différents quartiers et des fonctionnaires de la mairie de Florencia, en vue de documenter l’histoire de la ville et de faire des visites pour connaître les quartiers et la vie quotidienne des habitants. J’ai finalement sélectionné deux quartiers pour une collecte de données plus approfondie sur les dynamiques sociales et les conflits en présence. Cependant, la collecte d’informations sur d’autres secteurs de la ville n’a jamais cessé. Les quartiers étaient choisis en fonction des différents «modèles» de production sociospatiale qu’ils représentent. L’un «planifié» (Yapura Sur) et l’autre «non planifié» (Paloquemao). Ce sont des quartiers qui ont été produits à travers l’organisation et la gestion des habitants. Le premier (Figure 5), à partir de la création d’une Coopérative (APROVIDEC) pour s’insérer dans le marché immobilier; et le deuxième (Figure 6), avec une organisation sous forme de Comité d’action communautaire (Juntas de Acción Comunal, JAC selon ses sigles espagnols). Ces quartiers permettent de mettre en question, d’une part, une idée très répandue selon laquelle Florencia est produite par des invasions (synonyme de désordre absolu); et d’autre part, le rôle technocratique d’aménagement et de développement urbain du gouvernement. J’ai constaté que: a) la ville n’est pas le résultat d’un travail technocratique planifié. Les habitants, en tant qu’agents dans la ville, produisent et organisent l’espace urbain à travers des actions concrètes et créent des tensions avec les «planificateurs» et d’autres acteurs; b) que la compréhension des transformations spatiales et démographiques est liée aux dynamiques économiques et politiques qui exigent de prendre la ville dans sa globalité et de façon multiscalaire. Cette approche mobilisée dans la recherche implique l'étude de la ville en trois niveaux (Hilgers, 2012): global (connexions et déconnexions de la ville avec l’économie mondiale et la région, le pays, le monde); régional (position de la ville en relation avec l’espace national) et local (l’examen des représentations partagées par membres de groupes spécifiques de la ville ou collectifs d’appartenance).  

Imprévus, découvertes, accomplissements

Au cours de mon travail de terrain, j’ai rencontré quelques imprévus «attendus» associés, par exemple, aux rythmes de vie, au fonctionnement des institutions et aux annulations des rendez-vous. Ce type de situation hors du mon contrôle implique des adaptations et ralentissements. J’ai eu l’autorisation de consulter l’Archivo Departamental, mais il n’y avait aucun inventaire des documents, ce qui a rendu cette activité longue et difficile. Le Plan d’Aménagement actualisé (2015-2027) n’était pas encore approuvé ni disponible au public. Par contre, dans les bibliothèques locales, j’ai trouvé des publications très pertinentes et auprès du Directeur de l’Instituto Geográfico Agustín Codazzi (IGAC) du Caquetá, j’ai obtenu des photographies aériennes de Florencia de différentes époques qui permettent une lecture des changements sociospatiaux de la ville.

Les personnes contactées pour la recherche ont eu une attitude très ouverte et étaient très disposées à connaître le projet et à discuter des enjeux de l’enquête. J’ai toujours encouragé les participants et leur ai fait noter l’importance et la valeur de leurs connaissances, leurs récits de vie et leurs expériences ce qui avait un impact très positif, car ils ont fréquemment commenté que leur travail n’était pas reconnu. Ils ont pu remettre en valeur leurs initiatives et réinvestir leurs luttes. Ma façon respectueuse et engagée de procéder, nécessaire pour réaliser toutes les activités de recherche, a énormément contribué à créer des liens de confiance. Et ce, particulièrement dans un contexte marqué par des discussions sur les accords de paix (Figure 7), les cultures à usage illicite (notamment de coca), la situation des populations autochtones (Figures 8 et 9) et l’intérêt croissant pour l’exploitation pétrolière qui a occasionné diverses manifestations (Figures 10 et 11), objets de mes observations. J’ai identifié que les enjeux environnementaux jouent un rôle très important dans la façon dont les habitants positionnent les discours et pratiques qui sont utilisés pour penser et produire leurs espaces de vie.

À mon arrivée, les Comités d’action communautaires à Paloquemao et Yapurá Sur voulaient travailler sur les Plans de Développement des quartiers, un document demandé par la mairie. Dans ces Plans, ils devaient inclure un résumé sur l’histoire du quartier, tâche qu’on m’a déléguée. J’ai trouvé dans cet exercice une manière de mobiliser mon projet de recherche et en même temps de m’impliquer dans des questions importantes pour eux. Les Plans finalement n’ont pas été écrits, mais mon engagement est encore en vigueur. J’ai eu la possibilité d’accompagner les leaders et présidents des JAC, principalement à Paloquemao (Figures 12, 13 et 14), dans des espaces différents comme des réunions spécifiques avec des fonctionnaires de la mairie. Ils m’ont demandé dans ces espaces une assistance technique sur des questions relatives à une stratégie de légalisation de quartiers que la mairie voulait démarrer. J’ai participé à un processus de légalisation initié dans six quartiers. Les discussions du point de vue du design urbain (Figure 15), l’histoire des quartiers et des visions sur la ville de manière plus générale ont été enrichissantes.

J’optais pour une démarche participative où j’ai encadré des ateliers de discussions et de cartographies sociales. L’objectif était, d’une part, de valoriser et de récupérer la parole des habitants et, d’autre part, de démythifier une supposée «culture de l’indifférence» des habitants envers les scénarios de participation en vue de décisions importantes dans la ville. Dans les trois premiers ateliers et cartographies (Figures 16, 17 et 18), je comptais sur la collaboration du Directeur du Banco de la República à Florencia qui a mis à disposition les installations de la bibliothèque. L’appel était ouvert. En conséquence, des personnes de différents quartiers et avec différentes caractéristiques d’âge, de genre et de niveau éducatif et socio-économique ont participé. Le quatrième atelier s’est fait dans le quartier El Torasso avec l’appui du président de la JAC (Figure 19). Cette méthodologie a été appréciée et a suscité l’intérêt des participants et d’autres personnes.

Conclusion

Le séjour à Florencia était essentiel à la fois pour recueillir des informations sur l’urbanisation en l’Amazonie nord-occidentale et ses connexions multiscalaires et pour me rapprocher des différentes visions des planificateurs et des habitants des quartiers urbains. Partager des expériences et des récits était fondamental pour produire un portrait suffisamment complexe de Florencia. Finalement, j’ai réaffirmé l’importance de l’expérience de terrain au niveau de la réflexion et de la production de connaissances anthropologiques.

 

Bibliographie

ARCILA, Óscar, 2011, La Amazonía colombiana urbanizada. Un análisis de sus asentamientos humanos, Bogotá: Legis-SINCHI-Ministerio de Ambiente, Vivienda y Desarrollo Territorial.

DE ROBERT, Pascale et DUVAIL, Stéphanie, 2016, «‘Mettre en carte’ le territoire. Les enjeux de la cartographie participative aux Suds», Revue d'Éthnoécologie, 9 (consulté sur internet le 14 octobre 2018: http://journals.openedition.org/ethnoecologie/2739)

ESCOBAR, Arturo, 1999, El Final del Salvaje. Naturaleza, cultura y política en la antropología contemporánea, Bogotá: CEREC-ICAN.

GÓMEZ, Augusto (Ed.), 2015, Pioneros, colonos y pueblos. Memoria y testimonio de los procesos de colonización y urbanización de la Amazonia colombiana, Bogotá: Universidad Nacional de Colombia.

HILGERS, Mathieu, 2012, «Contribution à une anthropologie des villes secondaires», Cahiers d'études africaines, 1, 205 : 29-55.

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SÁNCHEZ, Lina Maria, 2012, La ciudad-refugio. Migración forzada y reconfiguración territorial urbana en Colombia. El caso de Mocoa, Colombia: Editorial Universidad del Norte y Consejo Nacional de Arquitectura y sus Profesiones Auxiliares.