Montréal en Commun, ou la mise en place d’une ethnographie fractionnée at home
Lancé au mois de novembre 2017, le Défi des villes intelligentes (DVI) est un concours pancanadien organisé par le gouvernement fédéral, dont la première édition offre 75 millions de dollars en prix. Ayant validé un examen de doctorat visant à étudier la conception et la mise en œuvre d’une politique publique urbaine en contexte chinois, je décide, alors que la pandémie m’empêche d’accéder à mon terrain prévu, de me réorienter vers l’un des projets récipiendaire du DVI, Montréal en Commun (MeC), suivant la logique de conserver la thématique de mes recherches en les déplaçant sur un terrain plus accessible – dans ce cas, local.
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Logo de Montréal en commun
Photo: Ville de Montréal, Déclaration d’achèvement de JalonEn choisissant de réorienter mon projet sur MeC, ma recherche devenait locale. Elle portait sur une politique publique et sur les dynamiques relationnelles entretenues par de multiples institutions allant de ministères fédéraux à des OBNL de quartier. Dans la mesure où les acteurs institutionnels étaient trop nombreux pour être étudiés dans le cadre d’une recherche doctorale, j’ai dû choisir de manière stratégique où et comment mener mes observations, réalisées par un procédé de fractionnement.
Mise en place d’une ethnographie fractionnée du proche cumulant patchwork ethnographic fieldwork et patchwork ethnography
Mon enquête des relations mises en place entre les différentes institutions parties prenantes dans la mise en œuvre de MeC m’a rapidement amené à réaliser des observations par « petits morceaux » imbriqués les uns dans les autres. De plus, j’ai rapidement réalisé que l’accès aux locaux d’une institution ne me garantissait aucunement une mise en relation (patch somebody through) avec d’autres institutions partenaires, bien que l’ensemble des institutions interagissent les unes avec les autres. En langue anglaise, patch est mot polysémique qui peut se traduire par « pièce » lorsqu’on fait référence à du tissu, par « tache » si on se réfère à de la couleur, ou encore par « plaque » s’il s’agit de verglas. Je n’ai trouvé aucune traduction française de « patchwork ethnographic fieldwork » et de « patchwork ethnography ». Le mot patch aurait pu être traduit par « morceau » ou « parcelle », en tant que partie d’un tout, ou encore par « lots » ou « portions » séparés les uns des autres, et qui sont mis en relation dans le cadre de MeC. Mais, comme j’ai eu le sentiment de mener un terrain fractionné, j’ai choisi de traduire patchwork ethnography par ethnographie fractionnée.
Ethnographie fractionnée me permet de faire référence au fait que les observations réalisées se sont déroulées auprès de participants qui n’étaient pas en relation les uns avec les autres de manière continue. Ethnographie fractionnée également, car les locaux des différentes institutions étudiées ne m’étaient le plus souvent ouverts que de manière balisée, comme lors de la tenue de réunions ou d’ateliers. En ce sens, ethnographie fractionnée traduit assez bien le patchwork ethnographic fieldwork de Tsing (2024 [2005] : XX) : « On the one hand, I was unwilling to give up the ethnographic method, with its focus on the ethnographer’s surprises rather than on a pre-formulated research plan. On the other hand, it is impossible to gain a full ethnographic appreciation of every social group that forms a connection in a global chain » et ce, bien que ma recherche ait été réalisée localement.
L’ethnographie que j’ai réalisée a également été fractionnée dans le sens où elle relève aussi de la patchwork ethnography (Günel et al., 2020; Günel et Watanabe, 2023). En effet, les chercheurs qui mettent de l’avant le fait de pratiquer la patchwork ethnography insistent en premier lieu sur le fait que leur immersion de terrain n’est pas continue, puis sur le fait d’avoir d’autres obligations que celles reliées à leurs rôles de chercheur lors de leurs enquêtes (voir Fratini et al., 2022 ; Günel et al., 2024 ; Krishnakumar, 2025 ; Meneses, 2023 ; Volk, 2022). Dans mon cas, les discontinuités de mon rapport au terrain ont été associées aux silences prolongés et inexpliqués de plusieurs participants à la recherche, mais aussi, en contexte pandémique, à la fermeture de locaux dans lesquels je prévoyais initialement de faire des observations. Quant aux obligations d’ordre familial ou professionnel soulevées dans ces publications, je les ai également ressenties. En effet, « Everyone has always done patchwork. Even people who are in one place for a long time are never only doing research, right? […] So, fieldwork always involves thinking of it that way, as a kind of emotional labour, of trying to maintain all these relationships across distance » (Watanabe dans Günel et al., 2024 : 226).
L’auto-proclamé « manifeste » prônant la patchwork ethnography (Günel et al., 2020) répond au constat que les terrains longs en immersion totale sont de moins en moins nombreux au sein de la discipline. Une des propositions faites dans ce manifeste est de mener la recherche avec, et non contre, les lacunes, les contraintes, les connaissances partielles et les divers engagements qui caractérisent toute production de connaissances (Günel et al., 2020). Menant une anthropologie fractionnée, j’ai donc cherché à ne pas effacer les complications engendrées par les conditions d’accès au terrain ni les contraintes extérieures qui ont « profoundly and irrevocably [changed the] knowledge production » (Günel et al., 2020 : en ligne). En revendiquant la pratique d’une anthropologie fractionnée, je mets aussi de l’avant une renégociation du fait d’être soit sur le terrain, soit at home, car la distinction entre les deux est dans les faits brouillée : le terrain influençant la vie du chercheur at home, et vice versa (Günel et al., 2020).
Comme mon terrain était spatialement et temporellement constitué dans l’environnement dans lequel je vivais, j’ai donc dû mettre en place une anthropologie fractionnée du proche qui, en définitive, me procurait moins de temps disponible pour l’enquête proprement dite que lors d’un terrain immersif au loin, comme je l’avais vécu lors de ma recherche de maîtrise en Chine. Par exemple, je ne me suis pas retrouvé une seule fois dans une chambre d’hôtel à n’avoir que le classement de mes données à réaliser, et mon travail de réflexivité a donc lui aussi été fractionné. Mener une anthropologie du proche transforme radicalement les façons de produire un « regard éloigné ». Dans cette configuration, j’ai cherché à mettre en place des méthodologies pour pouvoir mener ma recherche avec, et non contre, les contraintes diverses provoquées par la réalisation d’une ethnographie fractionnée du proche.
Posture et mise en place d’une anthropologie symétrique
Dès le départ, j’ai tenu à mettre en place des méthodes conduisant à une « anthropologie symétrique » (Latour, 1991 ; Lavigne Delville, 2011 : 491), soit une anthropologie qui cherchait à analyser la position de chacun des agents et de chacune des institutions suivant leurs points de vue, leurs critères et leurs caractéristiques particulières. Cette posture m’a poussé à conceptualiser dans un premier temps chaque institution du point de vue des agents qui les constituent, l’objectif étant de percevoir les positionnements et les ressentis des individus rencontrés afin d’avoir une perception de la manière dont ces personnes se représentaient leur institution et leur activité en son sein. Donc, plutôt que de partir d’une analyse conceptualisant au départ le rôle de chaque institution dans la mise en œuvre de MeC, je me suis appuyé sur les parcours individuels pour comprendre les ressorts implicites de l’organigramme de MeC. C’est seulement dans un second temps que j’ai cherché à en faire sens dans le cadre global de la mise en œuvre de MeC. En d’autres termes, la volonté de mener une anthropologie symétrique m’a demandé d’appréhender l’ensemble des personnes rencontrées suivant leurs paramètres spécifiques, et cela a fait apparaître des questionnements, et donc des pistes d’analyses, que je ne soupçonnais pas au départ. Cette stratégie, si elle n’a pas remplacé l’altérité canonique des « terrains classiques » de la discipline, a rempli en partie son rôle en produisant un regard éloigné, car le bagage culturel et la positionnalité des participants rencontrés étaient très variés et souvent éloignés de mon propre construit.
Par contre, comme le souligne Van Mannen (1979) lors de sa recherche sur le corps policier d’Union City (New Jersey), une partie importante des données recueillies lors des entrevues sont des « données de présentation », c’est-à-dire des propos reprenant les discours produits par les institutions pour se présenter et décrire leurs actions à l’externe. Je tiens tout de même à remercier l’ensemble des personnes qui ont accepté de participer à ma recherche et qui y ont consacré du temps malgré leurs autres obligations. De plus, l’« authenticity may be bestowed on that which is scripted and appears on front stage, as symbols of the ‘true self’ of the organization » (Garsten et Nyqvist, 2013 : 13), et ces discours remplis de « données de présentation » représentent en eux-mêmes une information importante sur le rôle des institutions, tout comme sur le positionnement et la perception de leur personnel. Dans ce contexte d’enquête où la positionnalité de certains informateurs clés restait floue à mes yeux, ma décision a donc été d’essayer de comprendre ce que ma venue et ma recherche impliquaient pour eux.
La volonté de mettre en place une anthropologie symétrique, et donc de prendre en compte ce qu’impliquait ma venue au sein des institutions étudiées tout en cherchant à comprendre chacun suivant son propre positionnement, n’a évidemment pas tout résolu. En effet, confronté à des discours qui ne se recoupaient pas (des discours qui changeaient suivant les institutions), j’ai choisi lors de ma rédaction de mettre en note de bas de page les récits que je n’ai pas retenus dans mes analyses, tout en soulignant en quoi ces récits divergents étaient cruciaux pour bien comprendre la positionnalité de chaque agent et chaque institution dans la conception et la mise en œuvre de MeC.
Conclusion
Finalement, la recherche que j’ai menée sur la conception et la mise en œuvre de MeC s’est déroulée dans des conditions très différentes de celles que j’avais connues lors de mon terrain de maîtrise en Chine urbaine contemporaine. La mise en place d’une anthropologie fractionnée m’a demandé d’adopter une positionnalité particulière, de mettre en place des méthodologies adaptées à ce terrain at home que je découvrais pourtant de manière exploratoire. La volonté de mettre en place une anthropologie symétrique a, dans ce contexte d’ethnographie fractionnée du proche, été l’une des approches qui m’a permis de donner du sens aux données recueillies.
Bibliographie
FRATINI, Annamaria ; HEMER, Susan H. et CHUR-HANSEN, Anna, 2022, « Peeking Behind the Curtains : Exploring Death and the Body through Patchwork Ethnography », Anthropology in Action, 29, 3 : 1-13.
GARSTEN, Christina et NYQVIST, Anette, 2013, « Entries: Engaging organisational worlds », in C. Garsten et A. Nyqvist (Eds.), Organisational Anthropology: Doing Ethnography in and Among Complex Organisations, Londres : Pluto Press : 1-26.
GÜNEL, Gökçe ; VARMA, Saiba et WATANABE, Chika, 2020, « A Manifesto for Patchwork Ethnography. Member Voices, Fieldsights », Society for Cultural Anthropology (Member Voices, 9 juin) [En ligne : https://culanth.org/fieldsights/a-manifesto-for-patchwork-ethnography].
GÜNEL, Gökçe ; WATANABE, Chika ; JUNGNICKEL, Kat et COLEMAN, Rebecca, 2024, « Everything is Patchwork! A Conversation about Methodological Experimentation with Patchwork Ethnography », Australian Feminist Studies, 38, 115/116 : 211-229.
GÜNEL, Gökçe ; WATANABE, Chika, 2023, « Patchwork Ethnography », American Ethnologist, 51: 131-139.
KRISHNAKUMAR, Jo, 2025, Playgrounds of Resistance: A Patchwork Ethnography of Sex Workers’ Sociopolitical Collectivisation in South & West India, Thèse de doctorat en anthropologie et en sociologie, Londres : University of London.
LATOUR, 1991, Nous n'avons jamais été modernes. Essai d'anthropologie symétrique, Paris : La Découverte.
LAVIGNE DELVILLE, Philippe, 2011, « Pour une anthropologie symétrique entre ‘développeurs’ et ‘développés’ », Cahiers d’études africaines, 202/203 : 491-509.
MENESES, Maria Paula, 2023, « Doing anthropology in uncertain contexts: patchwork ethnography in Mozambique », Anthropology Southern Africa, 46, 2 : 121-135
TSING, Anna Lowenhaupt, 2024 [2005], Friction: An Ethnography of Global Connection, Princeton : Princeton University Press.
Van MANNEN, John, 1979, « The Fact of Fiction in Organizational Ethnography », Administrative Science Quarterly, 24, 4: 539-550.
VOLK, Sabine, 2022, « Far-right digital activism during and beyond the Pandemic: A Patchwork ethnographic approach», Ethnologia Polona, 43 : 99-114.
Dates du terrain : de mai 2023 à février 2025.
Programme d’études : Doctorat en anthropologie.
Direction de recherche : Isabelle Henrion-Dourcy