« On ne trouve pas de trésor sans avoir enduré la peine (Ferdowsi*) » : Retour sur un terrain ethnographique familier
« À la mémoire des éternels de la liberté en Iran. » Même lorsqu’une recherche ethnographique repose sur un cadre théorique solide et une planification rigoureuse, certains défis demeurent inévitables pour la chercheuse ou le chercheur. Ils suscitent des réflexions et remises en question, particulièrement lorsque la chercheuse est intimement liée à la réalité sociale qu’elle étudie. Dans mon cas, en tant que femme iranienne arrivée au Québec il y a 3 années et y étudiant les expériences d’autres femmes iraniennes, je me suis constamment trouvée à la croisée de deux positions : celle de chercheuse et celle de femme ayant elle-même grandi dans le contexte social et culturel iranien. J’oscillais continuellement entre mes propres expériences de vie et l’écoute attentive des récits qui m’étaient confiés. Par moments, la lentille de la recherche semblait se retourner vers moi-même, m’invitant à interroger mon propre parcours, mes émotions et mes souvenirs. À d’autres moments, il me fallait la débarrasser de la poussière de mes propres perceptions afin de mieux comprendre l’expérience des participantes dans toute leur complexité. Cet exercice constant de va-et-vient entre proximité et distance a constitué l’un des aspects les plus exigeants, mais aussi les plus enrichissants, de mon terrain ethnographique.
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Ma recherche, intitulée « Nous ne sommes musulmanes que sur papier : Socialisation des femmes iraniennes migrantes de première génération au Québec », a été menée au Québec entre juillet et août 2024. Durant cette période, j’ai réalisé treize entretiens auprès de femmes iraniennes immigrées de première génération. Les participantes choisissaient elles-mêmes le lieu de la rencontre, qu’il s’agisse d’un parc, d’un café ou de leur domicile. L’objectif de cette recherche était de mieux comprendre les trajectoires de vie de femmes ayant grandi dans le contexte de la République islamique d’Iran et d’explorer la manière dont les processus de socialisation ont façonné leurs expériences, leurs perceptions et leurs aspirations. Je m’intéressais particulièrement aux événements marquants de leur parcours, à leur rapport aux institutions sociales et religieuses, ainsi qu’aux transformations vécues à la suite de leur migration au Québec. À travers des entretiens semi-directifs, nous avons abordé différents aspects de leur vécu, notamment l’influence de la famille, de l’école et des croyances religieuses dans leur processus de socialisation, de même que leur expérience d’adaptation et de reconstruction dans leur société d’accueil.
« Là d'où provient la douleur, là est aussi le remède » Rûmî (1273a)
Avant de me rendre sur le terrain et de commencer les entretiens, ma principale inquiétude portait sur la manière de convaincre les femmes de participer à ma recherche. Cette anxiété trouvait son origine dans un contexte particulier : en septembre 2022, lorsque j’ai commencé ma maîtrise, des manifestations pour la liberté ont éclaté en Iran, mais aussi dans plusieurs autres pays, dont le Québec. Ces manifestations ont débuté après la mort tragique d'une jeune femme, Mahsa Amini, à Téhéran (Baghali et al. 2022). Elle a été tuée par les forces du régime chargées de faire respecter le port obligatoire du hijab. À la suite de l’assassinat de cette jeune femme de 21 ans, le peuple iranien est descendu dans la rue pour demander justice. Malheureusement, en réponse à ces manifestations populaires, le régime a violemment réprimé les protestations, tuant et blessant des milliers de jeunes, que ce soit dans les rues ou dans les prisons. Cette réaction violente du régime envers le peuple ainsi que les militants de la société civile créa un climat d'insécurité, poussant les individus à éviter d'exprimer leurs véritables opinions. Cette situation me faisait craindre un manque de participation des personnes à ma recherche.
Toutefois, après la réalisation de mes premiers entretiens, j’ai rapidement constaté que mes inquiétudes étaient infondées. Les participantes ont accueilli ma recherche avec beaucoup d’ouverture et de bienveillance, répondant aux questions avec sincérité, sans chercher à s’autocensurer. Cette attitude m’a profondément surprise et m’a amenée à m’interroger sur l’origine de mes propres appréhensions. Je me suis alors mise à leur place : si quelqu’un m’avait invitée à participer à une recherche similaire, aurais-je accepté ? Ma réponse fut spontanément négative. Cette réflexion m’a permis de prendre conscience d’un certain manque de confiance envers mon environnement social. Ce constat a constitué une véritable révélation, car il m’a aidée à mieux comprendre le poids de certaines souffrances et inquiétudes que je portais depuis longtemps. Afin de mieux saisir ce sentiment persistant de méfiance, souvent accompagné de peur, j’ai consacré plusieurs jours à consigner dans un carnet les émotions qui émergeaient au fil de mes journées. Cet exercice m’a permis d’identifier plus clairement les différentes formes que prenait cette méfiance dans mon expérience quotidienne. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est de réaliser que certaines émotions peuvent nous accompagner pendant des années, résonnant silencieusement en nous sans que nous leur prêtions réellement attention. Pourtant, lorsqu’elles sont régulièrement mises en mots et couchées sur le papier, elles semblent devenir des objets tangibles que l’on peut enfin observer. Cette mise à distance facilite leur compréhension et ouvre la voie à une réflexion plus profonde sur leur origine et leur influence dans nos vies.
Cependant, je savais que je devais traverser cette période et que je ne pourrais y parvenir sans une forme de soutien. Sans que je comprenne réellement comment, la poésie persane est alors devenue une ressource précieuse. Dans les moments les plus difficiles, je me répétais des vers qui me rappelaient que le temps est en perpétuel changement et qu’aucune injustice n’est éternelle. Ces paroles m’apportaient réconfort et espoir. Au fil de cette démarche, j’ai commencé à m’intéresser davantage aux notions de confiance en soi et de résilience. Peu à peu, j’ai compris qu’en développant une relation plus solide avec moi-même, le monde qui m’entourait me paraissait moins menaçant et davantage habitable. C’est également dans ce cheminement que j’ai découvert à quel point la pensée de Rûmî (Djalāl ad-Dīn, dit Rûmî, Mowlânâ, « notre maître », célèbre mystique soufi et poète persan, 1207-1273) pouvait offrir un sens profond à l’expérience humaine. L’expérience que j’ai relatée à partir de mon terrain de recherche m’a notamment permis de comprendre et de ressentir avec une intensité particulière l’un de ses textes. Dans un poème, dont le titre traduit a ouvert la présente section, Rûmî invite à accueillir la douleur plutôt qu’à la fuir et à chercher à en comprendre l’origine. Selon lui, c’est précisément au cœur de la blessure que se trouve la possibilité de la guérison. Autrement dit, si une souffrance habite notre âme et notre esprit, le remède s’y trouve également ; il ne doit pas être recherché à l’extérieur de soi, mais découvert à travers un travail de compréhension et de transformation intérieure.
« Ne cherchez pas ailleurs, car il est dans mon âme. » Rûmî (1273b)
Par ailleurs, plusieurs participantes ont expliqué comment certaines politiques associées à l’encadrement religieux de la société iranienne avaient influencé leur processus de socialisation. Elles évoquaient notamment l’enseignement obligatoire des matières religieuses, le port obligatoire du hijab dans l’espace public ainsi que les limites imposées à la participation des femmes dans certains domaines culturels et artistiques, notamment la musique. Tout en relatant ces expériences, elles exprimaient également une opposition marquée à la politisation de la religion en Iran. Durant les entretiens, mon rôle consistait avant tout à écouter. Cette écoute attentive et prolongée de récits différents portant sur une expérience commune s’est révélée particulièrement enrichissante. Elle m’a permis de percevoir non seulement les paroles des participantes, mais aussi les émotions qui les accompagnaient.
Une profonde tristesse traversait nombre de leurs témoignages. Les raisons de cette souffrance ne sauraient être résumées en quelques phrases. Toutefois, lorsque certaines affirmaient : « Nous ne sommes pas musulmanes, mais nous sommes obligées de l’être sur papier, dans les documents administratifs », ou lorsqu’elles évoquaient les conséquences du port obligatoire du hijab sur leur vie quotidienne, leurs paroles révélaient une partie de cette douleur. Face à ces récits, j’ai ressenti que la tristesse ne pouvait constituer le point final de l’histoire. C’est alors que je me suis de nouveau tournée vers les écrits de Rûmî. Sa pensée m’a invitée à envisager une autre manière d’habiter la souffrance : non pas seulement en cherchant à en expliquer les causes, mais aussi en réfléchissant aux possibilités de transformation qu’elle ouvre. À travers ses textes, j’ai trouvé l’idée que chaque être humain porte en lui une capacité créatrice. Cette perspective m’a amenée à m’interroger : que se passe-t-il lorsque nous consacrons toute notre énergie à décrire nos blessures ? Existe-t-il également une manière de répondre à ces blessures par la création ? Plutôt que de demeurer uniquement dans la critique d’une réalité insatisfaisante, il devient peut-être possible de produire autre chose, de faire émerger de nouvelles façons de penser, d’agir ou d’exister.
À la fin de mes journées de terrain, je me retrouvais ainsi avec deux héritages précieux entre les mains. Dans l’une se trouvaient les expériences vécues des participantes, et je suis profondément reconnaissante qu’elles aient accepté de les partager avec moi. Dans l’autre se trouvaient les enseignements transmis à travers des siècles de poésie et de prose persanes, porteurs de réflexions susceptibles d’éclairer les défis du présent. J’ai choisi de conserver ces deux héritages ensemble, comme des sources complémentaires de compréhension et d’inspiration, afin qu’ils puissent guider la création de ce que j’imaginais alors comme un « une nouvelle manière d’être au monde ».
* Ferdowsi, ou Abū-l-Qāsim Manṣūr ibn Ḥasan al-Ṭūṣī, poète persan du 10e siècle de notre ère.
Dates du terrain : juillet et août 2024
Programme d’études : maîtrise en anthropologie
Direction de recherche : Catherine Larouche
Bibliographie
Baghali, Hawzhin, Chowra Makaremi, et al., 2022, “Iran : « Femme, Vie, Liberté »”, Multitudes 89,4 : 22–30. doi :10.3917/mult.089.0022
Ferdowsi, (environ 942 J-C), Faramarzna, deuxième partie : Discours sur la création des hommes. In Shahnameh.
Rûmî, J. (environ 1273 J-C a), “The Divan of Shams”, ghazal n:167.
Rûmî, J. (environ 1273J-C b), “The Divan of Shams”, quatrains n: 421.