Au Chiapas (Figure 1), ce ne sont pas deux armées qui s’opposent l’une à l’autre, mais plutôt l’instauration par l’État d’une double logique de sanctions violentes dirigées vers les groupes rebelles d’une part et d’offres économiques visant à les coopter d’autre part. Si le révolutionnaire se meut dans la population «comme un poisson dans l’eau», les stratégies contre-insurrectionnelles visent alors à «agiter l’eau des poissons» afin de détruire le tissu social qui soutient les groupes rebelles. Il s’agit alors «d’empoisonner l’eau des poissons» par la propagation de rumeurs et l’instauration de systèmes de surveillance, ou bien encore d’implanter dans la situation un poisson plus gros – par exemple des groupes armés parallèles, ou «paramilitaires» (Figure 2). Autant d’actions qui participent toutes d’une même logique contre-insurrectionnelle de la «carotte et du bâton», ou encore de «l’épi et du fouet» (Bartra, 1998), visant l’instauration d’un climat de peur et d’insécurité pour défaire la base sociale des groupes rebelles.

Un massacre par le plomb, et puis l’oubli par le sucre

En arrivant sur mon terrain, je connaissais déjà bien ce contexte sur lequel je m’étais beaucoup renseigné : la situation de guerre de basse intensité au Chiapas avait été relativement bien documentée et dénoncée par les universitaires, les journalistes et les différentes organisations non gouvernementales (ONG) nationales et internationales de la région. Une situation bien comprise, et notamment depuis le «massacre d’Acteal» en 1997 qui avait alors coûté la vie à 45 personnes membres de l’organisation «Las Abejas» (Les Abeilles) – un groupe catholique prônant la non-violence et proche des zapatistes (Figure 3). Même si le massacre a largement ébranlé l’ensemble des groupes en résistance, il a aussi permis d’attirer l’attention des grandes ONG nationales et internationales sur les conséquences de la guerre de basse intensité au Chiapas. Ces acteurs ont poussé le gouvernement à réorienter sa stratégie contre-insurrectionnelle, menant ainsi au début des années 2000 au démembrement de nombreux groupes paramilitaires et au retrait progressif de l’armée mexicaine des régions dissidentes. Toutefois, ce «recul» du gouvernement mexicain a été largement contrebalancé par une logique bien plus implicite dans ses manifestations et alors davantage orientée vers la cooptation économique des groupes rebelles. La «carotte» est ainsi devenue bien plus utilisée que «le bâton»; les «balles de sucre» remplaçant dorénavant les «balles de plomb». Conséquence drastique de «l’apaisement» relatif du contexte régional, le désengagement des grandes ONG dans les communautés mena progressivement à l’effondrement économique de certains groupes en résistance et poussa de nombreux ressortissants à quitter leurs rangs pour se tourner vers les institutions du gouvernement. Pure cooptation de groupes et de familles entières par le gouvernement, ou simple stratégie de survivance dans un contexte économique extrêmement précaire ; à mes yeux, il était clair que la majorité des groupes et des familles qui avaient décidé de retourner dans les rangs du gouvernement ne l’avaient pas fait uniquement par opportunisme. Si je n’ai jamais eu connaissance de divisions communautaires au sein du mouvement zapatiste, ce n’était pas le cas des groupes de Las Abejas qui se sont littéralement coupés en deux en 2008, avant de connaitre d’autres divisions internes dans les dernières années.

Lorsque la ruche se fragmente, que reste-t-il des abeilles ?

C’est ainsi que j’ai commencé mon terrain à San Pedro Chenalhó (Figure 4), dans la municipalité même où avait eu lieu le massacre d’Acteal, vingt ans plus tôt, et dans la région où les groupes de Las Abejas sont les plus influents. Je me suis ainsi rendu dans un groupe de la Sociedad Civil Las Abejas (Société Civile des Abeilles, SCLA), l’organisation des Abejas largement identifiée dans les discours publics des organismes militants de la région et des leaders de la résistance zapatiste comme celle qui «continue de porter la lutte révolutionnaire». Pour eux, la division de 2008 s’est imposée à cause de la cooptation évidente des leaders et membres des groupes associés à l’autre organisation, qui s’était renommée après la scission de l’organisation en Associación Civil Las Abejas (Association Civile des Abeilles, Las Abejas A.C.). Cherchant à en savoir plus, je me suis alors rendu dans un groupe de «l’Association civile» pour comprendre leurs perceptions des événements. Les leaders et membres des groupes Las Abejas A.C. n’ont jamais cherché à me cacher les «relations» qu’ils entretenaient depuis les années 2000 avec le gouvernement. Toutefois, contrairement aux accusations de cooptation soulevées à leur égard, ils m’affirmaient constamment que leurs relations avec le gouvernement visaient à «exiger les obligations qu’il a envers le peuple». Loin d’être une condition de leur cooptation, la lutte qu’ils mènent aujourd’hui à «l’intérieur des institutions du gouvernement» fait alors selon eux totalement partie du combat révolutionnaire. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont toujours refusé les programmes du gouvernement qu’ils considèrent comme «les miettes du gouvernement» ou encore «les pièges les plus évidents», pour n’accepter que les «programmes de première nécessité» : ceux pour la construction de logements, de cliniques de santé, et d’écoles pour les enfants (pour des éléments de comparaison, voir les Figures 5 et 6).

Le point de discorde revenant le plus généralement se situe bien souvent dans cette perception même du gouvernement, et des bénéfices devant être obtenus de la lutte révolutionnaire. Pour certains, alors plus alignés sur les zapatistes, le gouvernement représente «l’ennemi» qui cherchera par tous les moyens à défaire la résistance dans la région. Pour d’autres, le gouvernement est avant tout une institution dans laquelle il est possible de «manœuvrer» pour en retirer certains bénéfices, tout en conservant les principes du projet politique originel. Au cours de mon terrain, j’ai donc cherché à mieux comprendre les points soulevés par ce débat qui se pose aujourd’hui non sans tension au sein des groupes en résistance. Un débat qui a aussi eu des effets profonds pour certaines populations; tout à la fois rejetées des réseaux traditionnels de la résistance, et refusant toujours de réintégrer les réseaux clientélistes du gouvernement mexicain.

Entre romantisme et désespoir ; utopie et désillusion : les autres chemins de la résistance

Dans ces conflits locaux, j’étais loin d’être considéré comme un simple chercheur purement observateur. En entrant en contact avec ces groupes majoritairement autochtones, c’est presque cent années d’anthropologie sociale et culturelle mexicaine, et vingt-cinq ans de recherches sociales sur les groupes en résistance déjà menées avec ces populations qui me précèdent. Les recherches sociales, et surtout leurs retombées politiques et parfois économiques, sont donc généralement très bien comprises par les populations à l’étude. Les zapatistes avaient d’ailleurs su tirer parti de cette attention dans les premières années suivant le soulèvement. L’arrivée massive d’intellectuels et d’universitaires partout dans le monde au cours des nombreuses rencontres «pour l’humanité» et «contre le néolibéralisme» avaient en quelque sorte permis d’internationaliser la résistance au Chiapas en la situant à l’avant-garde des mouvements sociaux contemporains (Graeber, 2004 et 2011; Maeckelbergh, 2009) (Figure 7). Les avantages tirés des études menées à l’intérieur de la résistance sont donc certains et ont longtemps permis aux groupes rebelles de la région d’assurer les conditions de l’autonomie communautaire qu’ils revendiquaient alors. Toutefois, depuis 2009, les zapatistes et leurs alliés de la Sociedad Civil Las Abejas refusent quasi systématiquement les chercheurs et journalistes à «mener des enquêtes» à l’intérieur de leurs communautés. La raison est plutôt simple : ces «études» ont davantage participé à la renommée de quelques chercheurs qu’à la lutte révolutionnaire en tant que telle. Jusqu’à un certain point, les informations dévoilées sur les conditions de vie des membres de la résistance étaient parfois rendues publiques sans que les «sujets» de ces enquêtes aient été préalablement consultés. Dirigées vers les failles de l’organisation et les difficultés du quotidien, ces recherches ont parfois participé à décrédibiliser le mouvement.

Dans un tel contexte, le chercheur représente donc une source d’appuis politiques en «parlant de la résistance», mais peut aussi s’avérer un détracteur potentiel de cette dernière si l’image qu’il fait des groupes rebelles s’écarte trop de la vision romantique sur laquelle s’est construit le mouvement zapatiste. Et pourtant, c’est parfois cette vision romantique centrée sur la figure d’un «autochtone révolutionnaire combattant au quotidien le néolibéralisme tout puissant» qui a fini par se retourner contre certaines populations. En effet, s’il peut être attrayant de voir dans la résistance au Chiapas le miroir de nos propres espérances révolutionnaires, il est pourtant clair que cette perception ne permet pas de comprendre et d’expliquer les désengagements, les divisions, mais aussi les désillusions et le désespoir de certaines personnes qui ont – et ont eu – à vivre cette résistance au quotidien. Pire encore, cette représentation du contexte local peut dans certains cas se retourner contre les populations les plus marginalisées alors «coupables de ne pas [plus] résister» (Gutmann, 1993 et 2003 : 57). Le terrain que j’ai mené dans la municipalité de Chenalhó – principalement avec des groupes qui ont décidé de poursuivre la lutte à l’intérieur de certains réseaux gouvernementaux – m’a donc permis d’amener quelques nuances dans ces récits qui s’appliquent parfois de manière trop catégorique envers «ceux qui sont retournés avec le gouvernement» (Figure 8).

Dates du terrain : Juillet 2017 à novembre 2017

Programme d’études : Maîtrise en anthropologie

Direction de recherche : Martin Hébert

Bibliographie :

BARTRA, Armando, 1998, «Guerrero : modelo para armar», Trace, 33 : 9-19.

CENTRO DE DERECHOS HUMANOS FRAY BARTOLOME DE LAS CASAS (CDHFBC), 1999,  Los grupos paramilitares en Chiapas ( consulté en octobre 2018: http://www.frayba.org.mx/archivo/informes/990110_los_grupos_paramilitares_en_chiapas_frayba.pdf).

GRAEBER, David, 2004, Fragments for an Anarchist Anthropology, Chicago: Prickly Paradigm Press.

GRAEBER, David, 2011, Debt : The first 5.000 years, New York: Melville House.

GUTMANN, Matthew C., 1993, «Rituals of Resistance: A critique of the Theory of Everyday Forms of Resistance», Latin American Perspectives, 20, 2: 74-92.

GUTMANN, Matthew C., 2002, The Romance of Democracy, Berkeley: University of California Press.

MAECKELBERGH, Marianne, 2009, The will of the many: How the alterglobalisation movement is changing the face of democracy, Londres et New York: Pluto Press.

SERVICIO INTERNATIONAL PARA LA PAZ (SIPAZ), 2013, Chiapas: 22 October communique from Las Abejas : «We continue to struggle and resist» (consulté en octobre 2018: https://sipazen.wordpress.com/2013/11/12/chiapas-22-october-communique-from-las-abejas-we-continue-to-struggle-and-resist/).