Les cicatrices de l’époque de l’esclavage sont encore très présentes aux États-Unis et font toujours partie de la vie quotidienne des Afro-descendant.es, que ce soit à travers le racisme présent au niveau personnel ou systémique, ou bien les inégalités économiques et sociales toujours persistantes et ce, malgré les innombrables mouvements sociaux antiracistes (Dillette 2021 : 414). Dans ce contexte, certain.es Afro-descendant.es américain.es à la recherche d’une vie libérée de l’oppression qu’ils et elles subissent aux États-Unis, se tournent vers le continent de leurs ancêtres réels ou supposés, l’Afrique, pour un nouveau départ (Dovi 2015). Pour ces personnes, les motivations à la migration dite « de retour » sont multiples, mais elles sont entre autres centrées autour d’un désir de se sentir dans un endroit où ils et elles ne sont pas considéré.es comme des minorités ou comme inférieur.es, mais plutôt comme faisant partie de la majorité au niveau de la couleur de peau (Benton 2009; Dilette 2021). Dans cette optique, le Ghana s’est positionné depuis les dernières années comme l’endroit par excellence pour émigrer à partir des États-Unis (Holsey, 2004). Le pays est engagé dans le rapatriement au niveau politique, ayant passé en 2019 une loi sur le Right of Abode, que l’on peut traduire par le « droit de rapatriement », qui stipule que les personnes de descendance africaine dans la diaspora peuvent résider et travailler indéfiniment au Ghana et peuvent éventuellement obtenir la citoyenneté ghanéenne (Republic of Ghana Ministry of the Interior 2023). Cette politique aurait incité quelque 1500 personnes afro-descendantes à déménager au Ghana depuis 2019 et il est estimé qu’entre 3000 et 5000 d’entre elles résident dans la capitale, Accra.

C’est donc dans ce contexte que je me suis rendu au Ghana pour rencontrer des personnes afro-descendantes américaines qui ont fait le choix de s’installer au Ghana. Le but était de répondre à plusieurs objectifs de recherche : tout d’abord, je voulais documenter les raisons (politiques, économiques, sociales, affectives) de la migration vers le Ghana. Ensuite, je souhaitais examiner les défis que les participant.es ont rencontrés dans leur nouvel environnement et les stratégies développées pour s’adapter à la société ghanéenne. À cet égard, je voulais documenter la vie quotidienne des participant.es et leurs interactions locales avec les Ghanéen.nes. Enfin, à la suite de mes expériences sur le terrain, j’ai cherché à identifier l’impact du mouvement de retour sur les Ghanéen.nes, notamment au niveau économique et social, à travers les perceptions que les locaux ont des afro-descendant.es américain.es qui s’installent au Ghana.

Pour atteindre mes objectifs de recherche, j’ai choisi d’effectuer des entretiens semi-dirigés individuels avec des afro-descendant.es américain.es vivant au Ghana, ainsi qu’avec des personnes ghanéennes ayant des contacts réguliers avec ces-dernier.es. Je voulais également, si l’opportunité se présentait, faire de l’observation participante chez des personnes visées par mon projet. J’ai choisi de me concentrer sur trois villes, soient Accra, la capitale, et ses environs, Cape Coast et Elmina. Ces deux villes voisines sont plus petites mais hébergent deux anciens forts d’esclaves, des lieux hautement symboliques pour la diaspora afro-descendante où des visites guidées quotidiennes montrent les conditions dans lesquelles les esclaves étaient maintenus avant de quitter en bateau vers l’Amérique. Étant donné que la région de Cape Coast et Elmina attirent beaucoup de touristes afro-desendant.es et que des personnes rapatriées s’y sont aussi établies, j’ai séparé mon séjour entre ces villes et Accra.

Akwaaba : L’accueil ghanéen

Ce terrain a été rempli de nouveautés pour moi : c’était mon premier voyage en solo, que ce soit dans un cadre académique ou personnel, ma première expérience en Afrique subsaharienne et, étant donné que j’ai fait un baccalauréat en études internationales et non en anthropologie, c’était également ma première véritable expérience de terrain anthropologique de longue durée. C’est donc avec une certaine appréhension que je suis arrivé à Accra au début du mois d’octobre 2024. En sortant de l’aéroport, une grosse publicité placardait la sortie. Il était simplement écrit Akwaaba, qui signifie « bienvenue » en Twi, une des langues les plus répandues au Ghana. L’accueil chaleureux des Ghanéen.nes, tout au long de mon séjour, m’a certainement fait sentir bienvenu. Le lendemain de mon arrivée, lorsque j’ai visité le Kwame Nkrumah Memorial Park érigé en l’honneur du premier président post-indépendance du Ghana, Kwame Nkrumah, j’ai rencontré Philip, un chargé de projet en agriculture qui venait du Nord du pays et se préparait à partir pour les États-Unis. Nous avons décidé d’aller visiter d’autres sites touristiques à proximité, puis il m’a invité à aller dîner avec lui, où j’ai fait l’expérience de mon premier repas local. J’ai donc tout de suite vécu l’accueil ghanéen à son meilleur, ce qui a calmé mes appréhensions.D’autres rencontres de ce type ont ponctué mon séjour de recherche, ce qui m’a amené à donner un peu plus de place dans ma problématique à l’expérience des locaux avec les personnes afro-descendantes américaines et, plus particulièrement, sur les relations entre les touristes des sites historiques liés à l’esclavage et les Ghanéen.nes. J’ai rencontré plusieurs guides de sites touristiques ainsi que des artistes locaux autour des anciens forts de Cape Coast et Elmina. Les guides et artistes avaient des contacts quotidiens avec des touristes afro-descendant.es, ce qui leur donnait une perspective unique sur ce que ces derniers recherchaient en visitant les forts. Le tourisme peut avoir un rôle important à jouer pour mieux comprendre les processus de mobilité diasporique, puisqu’un premier voyage de nature touristique peut agir comme une sorte de déclencheur, créant un lien avec le pays ou la région, lequel peut se transformer éventuellement en un désir de migration de rapatriement à long terme (Ohrt Fehler 2011 : 588). Puisque mon projet traitait déjà du désir de « revenir » à la terre des ancêtres des Afro-descendant.es américain.es, il m’est apparu pertinent d’ajouter un volet sur le tourisme de racines au projet de recherche.

Du recrutement aux entretiens : Difficultés et réticences

Durant les mois précédant mon départ, la préparation de mon terrain et le recrutement des personnes visées se sont déroulés en ligne sur des forums, des réseaux sociaux et par l’entremise d’associations liées au sujet de la recherche. Si trouver des personnes correspondant au profil recherché a été plutôt facile au départ, ce qui s’est avéré plus difficile lorsque je suis arrivé au Ghana a été de passer de la planification à la réalisation des entretiens. Le recrutement de participant.es américain.es afro-descendant.es a constitué mon plus grand défi, les personnes ghanéennes étant plus enclines à partager leur perspective avec moi. Pour plusieurs participant.es potentiel.les rencontré.es à qui j’ai expliqué mon projet, j’ai senti une certaine réticence à discuter de ce sujet très personnel avec moi, une personne inconnue, qui ne provenait pas des États-Unis et, par-dessus tout, d’une université dont ils et elles n’avaient jamais entendu parler. Il y avait aussi la question de ma position par rapport au sujet de ma recherche. Est-ce que ma couleur de peau pouvait être la cause de la réticence de certain.es? Est-ce que j’étais légitime de porter un projet comme celui-ci? Ce sont des questionnements qui ont persisté tout le long de mon séjour. Je me suis longtemps questionné sur mes origines ethno-raciales mixtes, sur l’ambivalence de mon « entre-deux » identitaire, entre mère québécoise blanche et père nord-africain noir. Si je connaissais mes origines, les personnes que je rencontrais, à première vue, ne pouvaient pas les deviner. Lorsque que je les explicitais, la réticence diminuait quelque peu. D’autre part, les personnes que je contactais n’avaient souvent pas le temps de prendre une heure ou deux pour réaliser un entretien. La plupart de ces personnes géraient des compagnies ou des commerces au Ghana, ce qui est l’une des raisons qui a motivé plusieurs participant.es à venir s’établir au Ghana. J’ai donc dû apprendre à mieux expliquer ma position personnelle et les objectifs de mon projet, ainsi que les retombées possibles au fur et à mesure du terrain. Finalement, plusieurs personnes ont accepté de participer à mon projet.

Motivations à la migration

Pour la grande majorité des personnes rapatriées, au-delà du désir initial d’un retour vers la terre ancestrale et des difficultés liées au climat racial aux États-Unis, leurs motivations étaient, de manière générale, davantage liées aux possibilités économiques que le Ghana présentait pour eux. Elles avaient un pouvoir d’achat beaucoup plus élevé qu’aux États-Unis et pouvaient réaliser des projets entrepreneuriaux qu’elles n’auraient pas pu réaliser autrement, comme par exemple, ouvrir des restaurants ou des hôtels. Certaines personnes, toutefois, ont décidé de combiner leur désir entrepreneurial à celui de se reconnecter à l’Afrique. Par exemple, en plus d’être un restaurant, le African Ancestral Wall, situé en campagne à Prampram, à environ une heure et demie à l’est d’Accra, sert de lieu d’éducation à l’histoire africaine et afro-descendante par l’entremise d’un mur où sont peintes de nombreuses figures politiques et culturelles emblématiques telles que Thomas Sankara, Marcus Garvey et Malcolm X. Le fondateur et propriétaire de cet endroit, avec qui j’ai pu m’entretenir, s’est donné pour but d’éduquer à la fois les jeunes Ghanéen.nes qu’il accueille pour des visites guidées historiques de son monument et les touristes afro-descendant.es. J’ai pu observer et discuter avec un groupe de ces touristes présents, où un débat très animé sur le futur des États-Unis et l’émancipation des Afro-descendant.es américain.es s’est déroulé. J’ai pu en apprendre davantage sur les différents points de vue de la communauté afro-descendante américaine sur le futur de leur pays. Ces échanges ont informé ma recherche et m’ont permis de développer une mise en contexte plus riche et actualisée des enjeux qu’ils rencontrent sur le sol américain qui, dans certains cas, mènent au désir de rapatriement au Ghana.

Conclusion

En bref, ce que je retiens le plus de cette expérience est que, devant l’inconnu, la nouveauté et les imprévus, la capacité d’adaptation a été centrale à la réussite de mon projet ethnographique. J’ai adapté les objectifs de ma recherche en fonction des réalités et contraintes du terrain. Cela m’a amené à interroger des guides touristiques locaux et des touristes afro-descendant.es en plus des migrants, ce qui m’a permis d’obtenir une compréhension plus large des mouvements migratoires des États-Unis vers le Ghana. Je retiens également la richesse des rencontres que j’ai pu faire durant mon séjour au Ghana.

Bibliographie

BENTON, A., 2009, « “Trouver sa place” : tourisme de racines africaines-américaines en Sierra        Leone et au Ghana ». Cahiers d’études Africaines, 49, 193–194 : 477–511.

DILLETTE, A., 2021, « Roots tourism: a second wave of Double Consciousness for African     Americans », Journal of Sustainable Tourism, 29, 2-3 : 412-427.

DOVI, E., 2015, « African-Americans resettle in Africa », Africa Renewal.

HOLSEY, B., 2004, « Transatlantic dreaming: Slavery, tourism, and diasporic encounters. In A.        Stefansson & F. Markowitz (Eds.), Homecomings: Unsettling paths of return », 166–181,      Lexington Books.

OHRT FEHLER, B., 2011, « (Re)constructing Roots: Genetics and the ‘Return’ of African  Americans to Ghana », Mobilities, 6:4, 585-600, DOI: 10.1080/17450101.2011.603949.

REPUBLIC OF GHANA MINISTRY OF THE INTERIOR, 2023, Right of Abode,             https://www.mint.gov.gh/services/right-of-abode/

 

Youssef Meskin

Dates du terrain : Octobre 2024

Programme d’études : Maîtrise en anthropologie

Direction de recherche : Karine Geoffrion