Mon terrain de maîtrise à Pékin s’est déroulé entre décembre 2016 et avril 2017 suite à un projet de recherche qui s’intitulait alors «Noces blanches à la chinoise: quand le confucianisme rencontre le consumérisme. Études sur le mariage contemporain à Pékin ». Les trois premières semaines, ma femme et ma fille m’ont accompagné. Relire les premiers mots de mon journal me replonge dans l’état de curiosité et de découverte du début de mon terrain. Il fut consacré à une déambulation sans but précis dans cette mégapole et à la visite de lieux touristiques.

Très vite, mon journal focalise sur la pollution (Figure 1) :«31/12, 8h30, -7°C : petit brouillard, goût métallique dans la bouche»; et l’observation des masques l’accompagnant:«31/12, 22h20, -2°C : Aujourd’hui, neuf personnes sur dix en portent, et je vais en acheter un demain». Ces masques, je les divise en quatre catégories dans les premières pages de mes notes : les «high techs» (filtre extérieur relié à un boitier porté à la ceinture), les «lavables» (en tissus avec filtre changeable à l’intérieur), les «jetables», et les «symboliques» (distribués au Canada aux entrées des hôpitaux pour les personnes souffrant de toux).

Je vais apprendre assez vite que les «jetables» sont plus efficaces que les «lavables», mais que leur port est encore plus insupportable (de nombreux Pékinois ont des irruptions de boutons autour de la bouche lors des vagues de pollution, et les enfants de la ville se reconnaissent à leurs oreilles décollées). Beaucoup d’expatriés portent pour leur part de véritables masques à gaz. Toute une mode s’est développée sur ce support : appariement des couleurs avec le reste de la tenue vestimentaire, motifs et dessins nombreux sur les masques lavables…

Outre la pollution, d’autres éléments me frappent :

  • La sécurité omniprésente
  • Le nombre de temples bouddhistes et leurs adeptes
  • Le nombre de tours en construction
  • Le nombre d’habitants et ses conséquences : saturations fréquentes des artères piétonnes et automobiles …

Cette période m’a également désillusionné sur ma capacité à communiquer en langue locale. J’ai également noté que la curiosité exprimée à mon égard et avivée par les cheveux blonds de ma fille disparaissait complètement lorsque nous changions de catégories sociales: plus les personnes sont aisées financièrement, moins nous sommes «exotiques».

1- Découverte de la Chine du Nord

Après une petite semaine à Pékin, je visite la Chine du Nord, en notant tout, mais en me reconcentrant principalement sur mon sujet.

Le 6 janvier, je tombe sur mon premier mariage à Pingyao, lorsque deux palanquins et des musiciens s’arrêtent à une dizaine de mètres de mon hôtel. Je fais connaissance avec des musiciens, mais je n’arrive pas à approcher le marié occupé à se frayer une brèche dans les multiples obstacles placés entre lui et sa promise. Plus tard, il l’a conduit, coiffée d’un voile rouge, dans le deuxième palanquin. Le cortège se remet alors en route, jusqu’à un restaurant où seuls les invités peuvent entrer.

Le lendemain soir, dans un restaurant de Xi’an, nous nous retrouvons à côté d’un groupe dont deux trentenaires fêtent leur mariage. Le personnel a réorganisé une demande en mariage : musique de violon, fleurs en plastique et tapis pour que l’époux s’agenouille. Celui-ci refuse dans un premier temps de s’agenouiller, mais lorsque sa femme signifie qu’elle ne le voit pas, il change d’attitude sous le rire des spectateurs, et refait une demande à sa femme: applaudissements.

Toujours à Xi’an, je tombe sur un trottoir de commerce spécialisé dans les habits de mariage qui confirme l’hypothèse que j’avais développée lors du projet de mémoire. Il y a presque toujours une robe rouge en vitrine, mais entourée de nombreuses robes blanches de style occidental. Les caractères chinois et occidentaux, comme les noms de plusieurs devantures montre également les effets de la globalisation (Abélès, 2008), et mon terrain me semble des plus prometteur.

2- L’enquête proprement dite (1ère  partie)

De retour dans la capitale, ma famille retourne chez-elle et mon terrain s’enlise. Ma construction d’un réseau pour parvenir à assister à des cérémonies est des plus laborieux. De plus, Pékin se vide à l’approche du nouvel-an chinois, amplifiant mon ressenti d’échec. Devant les commerces encore ouverts, de nombreux pétards sont allumés pour chasser les mauvais esprits, malgré l’interdiction en vigueur pour cause de pollution (Figures 2 et 3).

J’apprends par observation que l’argent joue une place centrale dans les relations sociales et qu’en tant qu’étranger, je suis censé épater mes convives lors de nos sorties. Je constate également les écarts énormes de moyens entre les gens, et les quartiers insalubres côtoyant des quartiers flambants neufs passé le 3e périphérique.

Finalement, dès février, je commence à voir les choses de manière pessimiste, mes projections faites sur le terrain ne fonctionnant tout simplement pas. Me raccrochant à mon projet de mémoire, je me rabats sur les églises louant leurs locaux à des non catholiques pour y tenir un mariage. Bien que les contacts avec les employés soient bons, ils refusent de m’introduire auprès des mariés (Figure 4).

Alors que je continue avec peu de succès de prendre contact avec des agences matrimoniales, j’utilise le texte de Zavoretti (2013) sur la St-Valentin pour enquêter sur ce phénomène (Figures 5 et 6). Je choisi pour cette journée particulière Sanlitun, quartier branché où il fait bon être vu (Figures 7).

Je décroche aussi une entrevue avec le studio photographique Jujiao. Ce commerce est intéressant, car aux antipodes des studios haut-de-gamme visés initialement dans mon projet. Malgré mon rendez-vous et après une longue discussion, on me dit que je ne peux pas visiter l’endroit, ni poser de questions. Dans leur argumentaire ressort que le secteur est lucratif et concurrentiel.

3- Entracte

Du 20 au 25 février, je dois sortir du territoire pour renouveler mon visa, et partage mon temps entre les trains, Shenzhen et Hong-Kong. Je profite de ce voyage pour relire l’ensemble de mes notes d’un coup. Je m’aperçois que j’ai quand même quelques pistes à explorer à mon retour. La plus prometteuse semblant être les mariages dans les églises et spécialement les lancers de bouquets des mariées. J’y ai observé des femmes très motivées à l’attraper, d’autres plus nonchalantes, et enfin des femmes placées à l’arrière et qui ne veulent surtout pas que le bouquet atterrisse sur elles, le tout sous le regard de plusieurs pères (Figure 8). Malheureusement, l’accès à ce type de mariages me sera retiré avec le retour du prêtre principal qui voit ma présence d’un mauvais œil.

Lors de ma journée à Hong-Kong, je photographie des vitrines de magasins de robes de mariées (Figure 9). Le 24 février, je visite le salon du mariage de Shenzhen (Figure 10 et 11).

4- L’enquête proprement dite (seconde partie)

Le 26 février, je me rends au salon de Pékin et les différences sont nombreuses: entrée payante, robes rouges quasiment absentes… Enfin, la majorité des photographes se soulignent comme étant de style coréen (Figure 12).

Alors que je décide de recentrer ma recherche sur les différents styles photographiques utilisés lors de la constitution des xiangce 相册 (albums photographiques prémaritaux), le mois de mars est déroutant: je suis à la fois désœuvré (mes contacts-amis travaillant), et repoussé le plus souvent lors de mes approches de studios photographiques. La récolte de cette période se compose de quelques photos et de beaucoup de descriptions de ces magasins.

En parallèle, je commence à mieux comprendre quelques dynamiques propres à Pékin et je reçois enfin mon vrai prénom chinois (Adrien Savolle devenant Anjia 安佳).

Enfin, j’arrive à rencontrer un photographe reconnu qui accepte de répondre à mes questions. Je mobilise le gros mois qui reste à me renseigner sur les xiangce, et à avoir des albums prémaritaux récents de personnes acceptant de les partager dans le cadre de ma recherche.

Revenu au Canada, le changement de sujet rend inexploitable mon cadre théorique constitué en amont, et qui mêlait les scapes appaduriens (Appadurai, 2001), l’économie de prestige passant par le spectacle tel que défini par Debord (Debord, 1992 [1967] : 10), le néolibéralisme chinois (Hui, 2002) menant à l’individualisation de la société et à la gouvernementalité exercé sur les «homo oeconomicus» (Foucault, 2004 : 258).

Ce cadre d’analyse ne permettait pas une analyse fine des données recueillies, mais celles-ci valent largement le repositionnement de ma recherche sur d’autres axes analytiques. Mon seul regret fut le temps. Quatre mois, étant juste assez long pour comprendre certaines dynamiques locales et s’insérer dans quelques réseaux sociaux. De plus, le quartier où j’habitais connaît sur la fin de mon terrain des transformations architecturales radicales, qui suivent des consignes visant à contenir le nombre d’habitants de la ville, en privant de nombreux migrants venus des campagnes de leurs logements (Figure 13).

Conclusion

Sans avoir ici caché les moments difficiles, je dois aussi souligner les épisodes heureux et les apprentissages réalisés. Ce mélange d’accomplissements et de défaites fait sans doute partie de tout terrain anthropologique. Sans pouvoir généraliser, je dirais que les Pékinois ne deviennent réceptifs au chercheur qu’avec du temps : ils testent à qui ils ont affaire. La difficulté principale ressentie sur mon terrain, outre d’apprendre à se comporter « correctement » en référence aux normes sociales locales, fut de gérer le flot impressionnant d’informations reçues sans pour autant m’éparpiller, le nombre de sujet de maîtrises en anthropologie réalisables dans cette ville semblant sans limites.  

 

BIBLIOGRAPHIE

ABÉLÈS, Marc, 2008, Anthropologie de la globalisation, Paris : Payot.

APPADURAI, Arjun, 2001, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris : Payot.

DEBORD, Guy, 1992 [1967], La société du spectacle, Paris : Gallimard.

FOUCAULT, Michel, 2004, Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France (1978-1979), Paris : Galimard.

HUI, Wang, 2002, «Aux origines du néolibéralisme en Chine», Le Monde Diplomatique, 577 : 20-21.

ZAVORETTI, Roberta, 2013, «Be my valentine: bouquets, marriage, and middle-class hegemony in urban China», Max Planck Institute for Social Anthropology Working Papers, 150: 8-9.

ZHANG, Everett Yuehong, 2005, «Rethinking Sexual Repression in Maoist China: Ideology, Structure and the Ownership of the Body», Body & Society, 11, 3: 1-25.