Je me suis penchée sur le vécu des parents au cours des trois premières années de vie d’un enfant, permettant de jeter les bases d’une réflexion anthropologique articulée autour du rapport à l’enfance et à la parentalité. Bien que chaque histoire soit singulière, les récits des mères et des pères allaient me permettre de dégager des informations sur les systèmes de normes et les rapports sociaux, positifs ou contraignants, entourant les choix qu’ils devaient faire en tant que parent d’un tout jeune enfant.

J’ai choisi d’utiliser les pratiques alimentaires comme porte d’entrée au sein de familles du territoire étudié, celui de la Capitale-Nationale. Il m’apparaissait alors que le lien nourricier entre adulte et enfant et les affects impliqués sont révélateurs de la complexité de la tâche d’être parent et d’une variété de « styles de parentalité ». J’ai adopté un regard qualitatif moins commun vis-à-vis de l’alimentation du jeune enfant, généralement traité par les approches scientifiques quantitatives. Je souhaitais comprendre les interactions qui entourent le geste nourricier et non les valeurs nutritionnelles des bouchées offertes! Aussi, il me semblait important d’explorer l’idée que bien que l’alimentation d’un jeune enfant puisse être pensée comme une activité privée et triviale, elle dissimule en fait des pratiques porteuses d’une dimension d’action et de politique forte (Bourgeault et Perrault 2016 : 19).

Bilan du matériel recueilli

Ma démarche, fondée sur les entretiens semi-directifs avec des parents et des personnes-ressources de la santé des jeunes enfants, visait notamment à offrir une voix aux « jeunes familles » sur leur propre réalité, leurs défis, leurs paradoxes et aussi leur plaisir afin de pouvoir y découvrir, grâce à l’analyse de contenu, les convergences et spécificités. Afin d’en arriver à collecter mes données, j’ai procédé à une phase de recrutement sur le territoire étudié, celui de la Capitale-Nationale (tel que défini par le CIUSSS de la Capitale-Nationale; il s’étend de Portneuf à Charlevoix en passant par la ville de Québec).

D’une part, j’ai rencontré 40 parents d’enfants de 3 ans et moins. J’ai procédé, au domicile des participant(e)s ou dans un lieu intime qu’ils ont choisi (un café ou un parc), à des entrevues personnalisées dont certaines ont eu lieu en couple parental. Les enfants ajoutaient beaucoup de couleur aux discussions et amenaient souvent la rencontre à se dérouler dans la cuisine, autour d’une collation, ce qui me permettait de faire d’autres types d’observations.

Lors des entretiens, j’ai récolté des informations sur les pratiques actuelles de la famille (par exemple, je leur proposais de me nommer des mots-clés représentant les repas quotidiens : bataille, plaisir, variété, biologique, etc.). Nous discutions, de plus, du début de vie de leur enfant et la façon dont l’alimentation s’est initialement mise en place (biberon, allaitement, défis/deuils, victoires, support ou aide déficiente, etc.). Pour la suite, nous parlions de la transition vers une alimentation diversifiée et, éventuellement, d’une « méthode » suivie (le bébé a-t-il reçu des purées lisses et des céréales commerciales? Sa mère a-t-elle prémâché les aliments pour lui? Ou dès 6 mois, avait-il un pilon de poulet ou un fleuron de brocoli en main?). Enfin, nous parlions des inspirations ; nous abordions la conception qu’ont les parents des recommandations de santé, du rapport à la nourriture dans leur foyer, du lien à l’héritage familial et de la présence des réseaux sociaux ou autres groupes d’appartenance dans leur façon d’être parents. Ce fut une partie fort intéressante de l’entretien, tout en souplesse, car je m’ajustais en fonction de ce que j’avais compris de la personne au fil de l’entretien, pour aller chercher des informations complémentaires, parfois plus complexes (par exemple, une mère me parlait du « patriarcat » et de la « charge mentale » plus ou moins équitable autour des enfants, un père pouvait aborder son impuissance face à la détresse de sa conjointe dans l’allaitement, etc.).

De plus, j’ai guidé des entrevues en petits groupes me permettant d’accéder à la richesse des échanges tout en expérimentant un joyeux chaos! Ces échanges étaient abordés comme une rencontre de jeux pour les enfants (souvent appelée « playdate ») et j’offrais des collations pour les petits. Certaines femmes restaient à la fin de l’échange animé pour continuer à partager leurs stratégies ou questionnements (par exemple, comment éviter un ingrédient jugé nocif selon elles dans l’alimentation de leur famille? ; Comment pouvaient-elles « cacher » des aliments dits « santé » dans les repas des enfants? ; Comment les inquiétudes autour de la croissance ou de la prise de poids d’un enfant ont été vécues? ; etc.).

D’autre part, j’ai rencontré 13 personnes-ressources de l’alimentation. Ces femmes, férues de la question de l’alimentation des nourrissons et/ou des enfants d’âge préscolaire, m’ont permis d’élargir ma compréhension du vécu des jeunes familles et des ressources qui les entourent. Ces dernières provenaient de divers horizons (professeures d’université, coordonnatrices d’organismes de soutien en allaitement, agentes de santé publique travaillant en périnatalité, nutritionnistes, etc.). Chacune d’elle a eu l’occasion de me parler de sa spécialisation ainsi que de son rapport aux familles (certaines travaillant directement avec celles-ci, d’autres ayant une approche axée vers la recherche). Étant en contact avec les nouvelles familles, elles ont pu partager avec moi leur avis sur la formation reçue par les intervenants de première ligne et discuter des divers défis de santé publique qu’elles observaient dans le cadre de leurs activités. Chacune de ces rencontres était très dense en informations relatives au contexte en évolution de leur milieu de pratique et me demandaient de départager le flot de données par la suite.

Enfin, j’ai assuré une observation participante dans des lieux propices aux rencontres familiales, me laissant imprégner par ce que je constatais. Bien que j’avais initialement établi une liste de ces lieux familiaux prenant en compte les maisons de la famille et les cafés adaptés pour les tout-petits, notamment, j’ai vite constaté que ce type de lieux est en épanouissement! Ainsi, j’ai découvert, en dialoguant avec les parents, que sur le vaste territoire couvert, d’autres espaces-famille m’étaient inconnus et j’ai pu en prendre le pouls en parlant avec des usagères (par exemple, le Mousse Café de La Malbaie ou la Parent-aise de Val Bélair). De plus, j’ai mis en place une écoute et une observation active dans les contextes variés lors desquels j’ai été en contact avec des parents qui ne faisaient pas partie de mon réseau intime (activités de groupe, sorties, lieux festifs, etc.).

Réflexions sur les enjeux méthodologiques

J’ai entamé ma collecte de données dans l’idée de faire des groupes de discussion focalisée avec des parents que j’aurais rassemblés selon certaines caractéristiques communes pour faciliter les échanges. Il s’est avéré difficile de mettre la démarche en application, car il était ardu de sélectionner un lieu rassembleur et facile d’accès pour tous et parce que les horaires, notamment à cause des siestes et repas des enfants, concordaient difficilement. Comme je voulais une approche centrée sur les besoins des familles, j’ai choisi de mettre davantage l’accent sur des entrevues personnalisées, gardant l’option des petits groupes pour m’intégrer à des milieux préexistants comme un cercle d’amies ou un espace de soutien en allaitement. Alors que l’entrevue de groupe permet de stimuler les réflexions par la réponse au commentaire d’autrui ou par le fait que certains sujets interpellent et créent la discussion, l’entrevue individuelle offre plus de précision et d’intimité. C’est aussi le cas pour l’entrevue en couple parental qui suscite, de plus, la complicité. Toutefois, ce type de rencontre en duo a parfois amené certaines contradictions ou regards opposés des partenaires. Par exemple, un père pouvait nommer la « fierté » d’avoir aidé sa conjointe en lui disant d’arrêter de « s’acharner » à allaiter dans une situation précise, alors que la mère tente justement d’exprimer « l’échec criant » ressenti à l’idée d’avoir dû donner un biberon de préparation commerciale, même de façon exceptionnelle…

Aussi, j’amène à la réflexion que j’ai toujours axé mes recherches de participant(e)s avec la terminologie plus neutre de « parent » et que toutes les configurations familiales étaient considérées (familles recomposées, homoparentales, monoparentales, etc.). Aussi, dans les faits, même si j’ai rencontré cinq pères, ceux-ci n’ont pas été les premiers à créer le contact avec moi, ils ont plutôt été amenés à connaître, puis à participer au projet par leur conjointe. Je pense que cette prépondérance féminine dans mon groupe de participant(e)s est révélatrice du fait que pour de nombreuses familles, la charge rattachée aux soins à l’enfant, encore tout jeune de surcroît, incombe souvent à la mère, que celle-ci en soit consciente ou pas. Aujourd’hui, il m’est d’autant plus évident de réaliser qu’analyser les données intimes recueillies au cours de ces entretiens doit se faire avec une sensibilité féministe assumée parce que ce qui touche au soin, à l’attachement et à l’éducation fait, encore aujourd’hui, largement partie de la réalité sociale des femmes.

Retour sur l’expérience de terrain

Cette expérience de terrain, à l’instar de mon terrain de maîtrise, fut marquée par la générosité des gens. Ces parents et ces personnes-ressources m’ont accordé en moyenne 1h30 à 2h de leur temps pour me parler de leur vécu. Mon approche a mené à rechercher des témoignages empreints de subjectivité certes, mais situés au cœur de la densité de l’expérience vécue. Certains parents étaient émotifs ou nostalgiques en relatant leur histoire, leurs difficultés (par exemple, dans le cas d’une hospitalisation ou de défis majeurs dans le projet d’allaitement ou de rapports de force exténuants dans l’affirmation du désir de ne pas allaiter [Memmi 2014 : 160], etc.). Quelques mères ont pleuré en évoquant la naissance et les difficultés d’alimentation de leur nouveau-né ou les disparités entre le rêve parental et la réalité. Je n’avais pas initialement prévu cette charge émotive qui semblait se cacher souvent dans la culpabilisation, la peur de « mal faire » ou les inquiétudes quant au développement du bébé ou les risques, réels ou non, de lui causer du tort. J’ai pu constater que le fait d’être mère moi-même m’a donné accès plus aisément à l’expérience des parents (« Tu peux comprendre, tu as des enfants aussi. » me diront plusieurs). J’ai même créé des occasions pour amener l’un ou l’autre de mes enfants « sur le terrain », le lien de confiance a été d’autant plus fluide dans ces moments.

Dans le contexte de l’anthropologie chez soi, j’éprouvais une curiosité intellectuelle pour comprendre les sources d’un événement ou d’un choix au fil d’un parcours parental qu’on me présentait même s’il ne concordait pas avec ce que je sais de l’avancée des recherches scientifiques ou avec mes propres choix (Faizang 2001). J’ai procédé à mes rencontres avec une attitude empathique et conviviale bien que professionnelle, enregistrant la discussion pour être pleinement à l’écoute de la personne. Bref, j’ai procédé à cette collecte de données l’esprit ouvert, prête à rencontrer les familles dans ce qu’elles étaient, avec leur parcours unique, chacun me permettant ensuite de créer des ponts, de tisser un « grand récit collectif » (Memmi 2014 : 222).

 

Bibliographie

BOURGAULT, Sophie et PERRAULT, Julie (Eds.), 2016, Le care – Éthique féministe actuelle, Montréal: Les éditions du Remue-Ménage.

FAIZANG, Sylvie, 2001, « L’anthropologie médicale dans les sociétés occidentales : Récents développements et nouvelles problématiques », Sciences sociales et santé, 19, 2 :5-28.

MEMMI, Dominique, 2014, La revanche de la chair – Essai sur les nouveaux supports de l’identité, Paris: Éditions du Seuil.