Un terrain aux archives coloniales : une perspective affective
A l’origine de mon projet de thèse se trouve une recherche généalogique, liée à la lecture des journaux intimes de ma grand-mère, dans les années 2010. Celle-ci les avait rédigés dans l’entre-deux-guerres, alors qu’elle était adolescente et vivait en Nouvelle-Calédonie – avant de quitter l’archipel définitivement en 1936, à ses vingt ans. La découverte de ces carnets et de la relation particulière qui l’unissait avec ce territoire a suscité de nombreuses interrogations, qui finirent par me décider à mener ma propre enquête dans cet archipel d’Océanie en 2019. C’est ce séjour qui me conduisit, pour la première fois, à pousser la porte d’un centre d’archives et à y débuter mes recherches sur la situation coloniale néo-calédonienne.
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Les archives de Nouvelle-Calédonie, Nouville, 31 août 2023.
Photo: Maud DruaisDu mémoire à la thèse de doctorat, genèse d’une recherche
Au centre d’archives de Nouvelle-Calédonie (ANC), mes toutes premières impressions furent un mélange de surprise et de désarroi : surprise de ne pouvoir piocher directement les documents sur des étagères comme dans les bibliothèques ; et désarroi marqué par la volonté spontanée de tout abandonner. Cet émoi surmonté, je me suis familiarisée aux inventaires, au jeu des cotes et finalement, je me suis plongée avec fascination dans les sources tout en partant à la découverte des endroits décrits dans les journaux de mon aïeule à Nouméa.
Un mois plus tard, je suis repartie de ce premier séjour avec le désir de poursuivre mon investigation grâce à des études en maîtrise d’histoire. Celles-ci ont abouti à la rédaction d’une biographie décrivant la trajectoire d’un bisaïeul, puis à la thèse de doctorat en anthropologie historique dont il est question ici.
Dès 2019, mes recherches ont été portées par l’intuition de pouvoir comprendre de manière fine la naissance d’une société inégalitaire dans un contexte historique marqué par une transition coloniale et urbaine, tout en m’inspirant des méthodes de l’anthropologie historique, à la manière d’Ann Laura Stoler (2013) ou de Nicholas Thomas (2020). Mon but était d’analyser les modes d’habiter de la frange aisée de la population de colons libres au cours du XIXe siècle, en m’approchant le plus possible de leur intimité, de leurs sens, de leurs émotions, de la matérialité de leurs expériences vécues au quotidien ; et ce afin de comprendre la formation des rapports de pouvoir dans ce contexte colonial.
Le projet de ma thèse, formulé dans l’Examen de doctorat, s’intitule « Habiter une ville en situation coloniale du Pacifique - Une anthropologie microhistorique du colonialisme de peuplement libre, blanc et urbain en Nouvelle-Calédonie (1864-1894) ». J’y interroge l’existence et la formation d’une bourgeoisie locale, en utilisant les modes d’habiter comme indicateurs, parmi d’autres, de stratégies spécifiques liées à la situation coloniale proto-urbaine.
Mais à quoi peut bien ressembler un « terrain » en anthropologie historique, pour qui travaille sur une période révolue dont il n’y a plus aucun·e survivant·es ?
En quête de données : entrer sur le terrain et en comprendre les règles
En juin et juillet 2023, je me suis rendue à plusieurs reprises aux archives nationales d’Outre-mer (ANOM), situées à Aix-en-Provence (France). Les ANOM concentrent l’essentiel des archives coloniales françaises depuis 1985. J’y ai scanné, à partir de l’inventaire des fonds concernant la Nouvelle-Calédonie publié dans le Journal of Pacific History, Vol. 6 (1971) et transmis par l’anthropologue Benoît Trépied, une grande partie des fonds allant des années 1850 au début du XXe siècle, soit plus d’une centaine de dossiers tirés de 24 cartons.
Cette première collecte de données aux ANOM visait à repérer les collections en France de manière à éviter les doublons lors de mon séjour en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC), prévu d’août 2023 à novembre 2023. J’y ai fait l’expérience d’un grand centre d’archives national, connu chez tous·tes les chercheur·es travaillant sur la colonisation française. Les règles de consultation y sont strictement définies et sont accompagnées d’importants dispositifs matériels et humains : accueil à l’entrée avec ouverture des sacs dans le cadre du plan Vigipirate, inscription avec octroi d’un numéro et d’une carte de lectrice, passage aux vestiaires pour laisser tout ce qui n’est pas permis – seuls les ordinateurs, appareils servant à photographier, et crayons de papier sont autorisés – lecture et signature du règlement des archives, prêt d’un badge pour accéder aux escaliers menant à la salle de lecture, sur lequel apparaît le numéro de place à laquelle nous sommes assigné·es. Aux ANOM, il n’est possible de demander que deux documents par levée, et on ne peut pas consulter plus de six cartons par jour : les chercheur·es passent par des ordinateurs pour faire leurs sollicitations grâce à leur numéro de lecteur·ice, ce qui réduit les interactions avec le personnel des archives. Ces interactions ont néanmoins lieu à quelques moments-clé : à l’entrée en début et en fin de journée, au moment de récupérer et de rendre les cartons, et au moment de demander le matériel parfois nécessaire pour ne pas abîmer les archives – les poids pour tenir les pages en forme de boudin, en particulier.
Ce sont des moments d’échanges privilégiés au cours desquels, à force de revenir fantôme à la main (le papier sur lequel est inscrite la cote de la source archivistique demandée), des conversations s’engagent, et que les règles de consultation, en particulier sur le plafond des 6 communications journalières, peuvent faire l’objet de négociation.
Finalement, à l’issue de mon dernier jour de consultation en juillet 2023, j’adressai un courriel de remerciements assorti d’une boîte de chocolats remise en mains propres au personnel des ANOM. Forme de contre-don marquant à la fois ma reconnaissance et une volonté de renforcer les prémices d’une relation affective, en vue des prochaines visites aux archives, le cadeau a été l’une de mes pratiques centrales en tant que chercheuse en archives.
A l’issue de ce premier terrain aux ANOM, j’embarquai à l’aube du 25 août 2023 depuis l’aéroport de Lyon, et atterris 32 heures plus tard et 17000 km plus loin à celui de la Grande-Terre, l’île principale de KNC. Un rien de temps, comparé aux 40 jours de voyage à bord des paquebots à la fin du XIXe siècle, et aux 5 mois de traversée avant l’ouverture du canal de Suez en 1869.
Dès l’arrivée à Nouméa, et malgré l’impact du décalage horaire qui allait durement m’affecter pendant plus de deux semaines, je me lançai dans la collecte des fonds archivistiques susceptibles de m’intéresser.
Les dimensions affectives de l’enquête
Mes expériences aux deux centres d’archives de KNC – celui de Nouvelle-Calédonie (ANC) et celui de la ville de Nouméa (AVN) – ont été sensiblement différentes, dans le sens où il s’agit de centres plus petits, où le flux de lecteur·ices est moindre et où je me rendis quotidiennement pendant deux mois.
J’ai ainsi rapidement noué des liens affectifs forts avec les archivistes, qui se sont avéré·es être de précieux soutiens pour ma recherche. Véritables informateur·ices, i·elles m’ont orientée vers certains fonds que je n’avais pas repérés, m’autorisant à venir les samedi après-midi ou le lundi en dehors des heures d’ouverture au public, prêtant des jouets pour mon fils qui allait me rejoindre lors de la deuxième partie de mon séjour, me sustentant les (nombreux) jours de pluie avec un café à l’arrivée pour me réchauffer, me prêtant des effets, tel qu’un parapluie pour me protéger des intempéries de la saison des pluies, me permettant de travailler au calme dans la petite salle attenante à la salle de lecture quand il y avait trop de bruit ; i·elles m’ont aussi mis sur clef USB des fonds que je n’avais pas eu le temps de collecter pour que je reparte avec – et me détende à ce sujet. En d’autres termes, i·elles ont médié ma collecte de données, tout en me socialisant de manière intime avec les archives calédoniennes. C’est auprès d’elleux que je me familiarisai aux pratiques sociales archivistiques, à leur vocabulaire, rituels, règles et que j’appréhendai peu à peu cet espace comme lieu de vie avec ses coulisses, salles de repos, jardins, vie alentour, vie tout court.
Mon séjour de 2019 ainsi que mes passages plus tardifs aux ANOM avaient été marqués par ce qu’Arlette Farge (1989) a appelé Le gout de l’archive, c’est-à-dire toute la dimension sensorielle ressentie au contact matériel et immatériel des archives : leur odeur, leur toucher, les voix qu’elles donnent à entendre à travers les lignes qu’elles donnent à lire – Ann Laura Stoler parle d’« états affectifs », du « pouls », du « cœur » des archives coloniales pour insister sur les « mouvements inquiets des champs de force », les relations de pouvoir qui transparaissent grâce au travail d’immersion dans « l’espace ethnographique de l’archive » (Stoler 2019 : 63).
Au printemps austral 2024, c’est encore autre chose qui me frappe : la dimension à proprement parler affective et matérielle de la vie dans les archives. Car, tout comme pour n’importe quel terrain et comme je l’ai souligné plus haut, il y a une socialisation liminaire, des règles de conduite à connaître et respecter, des règles changeantes selon les centres (même si certaines demeurent inconditionnelles, comme le fait de ne pas manger et boire dans la salle de lecture pour ne pas endommager les documents), généralement en fonction de leur niveau de fréquentation. Les règles sont plus ou moins sévères, permettant de manière corollaire une proximité variable avec les archivistes, et entraînant cependant toujours un apprentissage, par exemple sur la manière de demander les documents, sur les objets à notre disposition (ou pas), comme les poids, les scanners ou autres escabeaux pour prendre de la hauteur lorsque les sources font plusieurs mètres de long.
Cette dimension affective prend une signification très importante dans mon enquête, et ce, de multiples façons, en rendant tangible, à chaque instant, le caractère collectif et prosaïquement humain, typique des recherches en sciences humaines et sociales – mais peut-être de manière moins évidente en histoire où le travail sur des temps révolus entraine une forme de distanciation avec les sujets de l’enquête. La méthode « boule de neige » peut aussi y prendre son sens, alors que les préjugés font souvent du travail en archives un travail solitaire.
Je voudrais illustrer cela à travers deux brefs exemples.
En discutant avec trois sœurs menant une recherche généalogique dans la salle de lecture des ANC afin de les conseiller dans leurs investigations – pratique très courante chez les lecteur·ices passionné·es ! – l’une d’entre elles m’a mise en lien avec la chargée de projets culturels et patrimoniaux de la ville de Dumbéa. Cette dernière m’a ouvert la maison où a grandi ma grand-mère à Dumbéa. Nous avons donc visité cette demeure en très mauvais état, désormais fermée au public, casque de chantier vissé sur la tête, en échange d’une discussion avec ma mère et moi-même sur la mémoire de ma grand-mère à Dumbéa. La dame rencontrée aux archives nous accompagnait, prenant soin de mon fils pendant que nous découvrions l’intérieur de l’édifice.
Dans la même veine, c’est grâce aux conseils de l’archiviste des AVN que j’ai été mise en relation avec la conservatrice des musées de la ville de Nouméa. J’ai rencontré cette dernière afin d’explorer les fonds muséaux, mais aussi parce que j’espérai qu’elle me présentât à des descendant·es de familles – elle était alors en lien avec le cercle des amis du musée, principalement composé de personnes âgées intéressées par l’histoire de la ville de Nouméa. J’ai donc pu passer en revue les 7500 objets possédés par le musée grâce à la mise à disposition d’un ordinateur, mais j’ai surtout pu réaliser à la toute fin de mon séjour, toujours grâce à elle, un entretien collectif avec quatre femmes descendantes de colons – en sa présence –, puis un autre avec un monsieur dont la maison coloniale allait être détruite peu après : j’ai passé deux heures dans cette maison qu’il m’a fait visiter tout en évoquant sa mémoire familiale.
Conclusion : de l’importance de rendre visible le terrain d’enquête archivistique
L’un des changements ayant émergé à l’issue de ce séjour en termes de perspective méthodologique est certainement celui de prendre les archives comme un terrain d’enquête ethnographique à part entière. En le situant comme tel, comme faisant partie intégrante du « volet ethnographique » de ma recherche, cela me permet de donner une épaisseur, une dimension supplémentaire à ce terrain ethnographique que constituent les archives ; cela éclaire aussi fondamentalement les conditions de l’enquête.
Bibliographie
Farge, Arlette. 1989. Le goût de l’archive. Paris, Seuil.
French Government Archives. 1971. The Journal of Pacific History, 6, 170–179.
Stoler, Ann Laura. 2013. La chair de l’empire : Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial. Paris, la Découverte.
–. 2019. Au cœur de l’archive coloniale. Questions de méthode. Paris, Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales.
Thomas, Nicholas. 2020. Océaniens. Histoire du Pacifique à l’âge des empires. Toulouse, Anacharsis.
Dates du terrain : terrain multisitué entre juin 2023 et avril 2025.
Programme d’études : Doctorat en anthropologie.
Direction de recherche : Natacha Gagné.