Un terrain difficile … à quitter : les personnes aînées vivant dans une résidence de la ville de Québec
« Vivre en résidence? Jamais dans cent ans! » Cette publicité d’une résidence privée pour aînés (RPA) que je voyais souvent à la télévision en 2023 m’interpellait, car elle ne correspondait pas à la réalité vécue par les personnes aînées de mon entourage. Dans le message publicitaire, la personne finissait par changer d’avis et par apprécier sa vie en RPA, mais je me demandais ce qui pouvait bien l’avoir convaincue. C’est pourquoi, à l’automne 2024, j’ai entrepris mon terrain de maitrise, dont le projet était intitulé « Le bien-être et la sociabilité des personnes vivant dans une résidence privée pour aînés de la ville de Québec ». L’objectif de ce billet est d’encourager celles et ceux qui me suivront : un terrain de recherche n’est pas toujours source de difficultés. Il peut aussi être facile, tellement facile, qu’il est difficile …à quitter.
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Des participantes à une activité de la RPA et moi-même (en haut à gauche), décembre 2024, Québec.
Une ethnographie des personnes aînées
La population québécoise est vieillissante et les personnes âgées de 65 ans et plus, que j’appellerai personnes aînées, sont de plus en plus nombreuses. En 2021, elles représentaient 1,75 million de personnes, soit une personne sur cinq. De ce nombre, 164 000 personnes vivaient en RPA (Commissaire à la santé et au bien-être, 2021). Pourtant, comme le laisse penser la publicité, certaines personnes éprouvent de l’appréhension à vivre en RPA. Le déménagement vers une RPA est souvent perçu comme un échec du maintien à domicile, du réseau familial et de la personne aînée elle-même, qui n’aurait pas tout entrepris pour rester chez elle (Charpentier et al., 2010). D’un autre côté, des recherches démontrent que la solitude et l’isolement social augmentent les risques de mortalité prématurée (Holt-Lunstad et al., 2015).
Je me suis alors demandé si les personnes aînées se plaisent vraiment en RPA, comme je le perçois chez mes proches et dans la publicité. Comment s’intègrent-elles dans ce nouvel environnement? La sociabilité joue-t-elle un rôle dans le bien-être émotionnel, c’est-à-dire « la satisfaction à l’égard de la vie » (Doré et Caron, 2017)?
Ainsi, mon projet de recherche consistait à documenter les expériences de sociabilité des personnes résidantes entre elles, avec le personnel de la RPA ainsi qu’avec des personnes de leurs réseaux élargis.
La RPA sélectionnée pour mon terrain se compose de près de 200 logements pour des personnes autonomes ou semi-autonomes. Elle offre des repas, des loisirs et de l’aide domestique pour l’entretien ménager. Elle offre aussi des soins infirmiers et de l'assistance personnelle, telle la distribution de médicaments.
Conseils d’amie (1) – ou : ce que je crois avoir bien fait
Si les cours sur les méthodes ethnographiques mettent en garde les étudiantes et les étudiants sur les difficultés de l’enquête, mon terrain s’est déroulé à merveille et, de surcroît, à cinq minutes à pied de chez-moi. Bien sûr, une part de chance explique la facilité avec laquelle j’ai développé des relations avec les participantes et participants à mon étude, mais je pense que les quelques stratégies que j’ai développées pourraient s’avérer utiles à la relève.
Pour choisir la RPA, j’ai préparé un courriel, destiné au directeur général, pas trop long pour ne pas l’ennuyer, mais juste assez pour piquer sa curiosité. Dans ce courriel, je faisais un lien entre les valeurs de la RPA mentionnées sur son site Internet et les objectifs de ma recherche. Le directeur général a accepté tout de suite de me rencontrer. Comme prévu dans mon projet de recherche, j’ai proposé de faire du bénévolat en accompagnant la responsable des loisirs. J’ai été chanceuse, car elle a été très réceptive à ma proposition. J’ai participé pleinement aux activités. J’ai joué au baseball-poches, aux dards, à la chasse à l’as. J’ai animé le bingo, participé aux cours de mises en forme et de zumba. J’ai aidé à l’aménagement de la grande salle, accompagné les personnes aînées à une activité extérieure et servi des collations. J’ai participé au tricoDON (cf. illustration 2), une activité de tricot caritative qui rassemblait plusieurs tricoteuses de la RPA, ainsi qu’au marché de Noël (cf. illustration 3). J’y suis allée au moins trois demi-journées par semaine, parfois plus. Dans ce contexte, je crois que j’ai fait de la participation observante (Bastien, 2007) plus que de l’observation participante.
Comme je m’intéresse particulièrement à la sociabilité, je me demandais donc comment elle se manifesterait sur mon terrain. La sociabilité est le fait d’individus qui entrent en relation délibérément et volontairement, quelle qu’en soit la raison (Allan, 2022). Je voulais observer des pratiques de sociabilité, mais j’ai vite constaté que je devais moi-même être sociable si je voulais me faire connaître. C’est ainsi que j’ai découvert toute la richesse du « small talk », un mode de conversation supposé sans importance, mineur, informel et non sérieux (Coupland, 2014). Le « small talk » et ma participation aux activités de loisirs ont permis de me faire connaître, ce qui a aidé mon recrutement de personnes aînées. Surtout, j’ai saisi les opportunités. Par exemple, lorsque j’ai croisé une dame assise seule dans un fauteuil dans l’entrée de l’immeuble, j’ai senti qu’elle avait besoin de parler et qu’elle s’ennuyait un peu. Elle m’a raconté son parcours de vie spontanément, dans ce même fauteuil, alors qu’elle m’avait déjà dit qu’elle ne voulait pas être interrogée.
Autre conseil : j’ai aussi tâché de me faire connaître par les moyens de communication offerts sur mon terrain. J’ai profité du journal mensuel de la RPA pour me présenter aux personnes résidentes avant même d’arriver sur place et je l’ai utilisé pour faire mon recrutement. De plus, à la fin de mon terrain, j’ai publié un texte de remerciement à l’égard des personnes participantes pour l’accueil reçu. J’ai aussi fabriqué des cartes de Noël pour témoigner de ma gratitude aux personnes recrutées.
J’ai réalisé 17 entretiens semi-dirigés avec des personnes aînées de la RPA, cinq avec du personnel de la RPA et deux avec des proches de personnes aînées. Mes entretiens ont duré environ une heure. Afin d’avoir des entretiens comportant des données riches en information, j’ai appliqué les conseils de Favret-Saada (1990) et je me suis laissé « affecter » par les propos des personnes aînées. Les entretiens se sont déroulés de façon décontractée, comme lorsque deux personnes amies se parlent. Ils avaient lieu dans le logement même des personnes, apportant ainsi un sentiment de proximité et une relation de confiance. Cette posture a permis d’aborder des sujets parfois sensibles, comme la solitude ou la maladie. Certaines personnes m’ont confié des aspects très personnels de leur parcours et j’avoue que j’ai été touchée et émue par leurs témoignages. Je me suis aussi ouverte sur mes propres expériences. Je pense que le fait d’oser partager ainsi mon vécu a facilité nos échanges. D’ailleurs, une personne aînée m’a dit qu’elle l’avait apprécié.
Il est arrivé que je sois un peu démotivée avant un entretien et je me disais « Ah, est-ce que cet entretien va m’apporter quelque chose? » Pourtant, à chaque fois, j'ai appris quelque chose de nouveau. Les personnes aînées ont été généreuses de leur temps et de leurs confidences. J’ai osé passer par-dessus ma gêne de déranger pour demander à quelqu’un de faire un entretien. J’ai été surprise de voir que je me suis rarement fait dire non.
Conseils d’amie (2) – ou : ce que je ferais différemment
Avec le recul, je me rends compte que j’aurais pu préparer un peu différemment certaines étapes de l’enquête de terrain. Par exemple, tester mes questions d’entretiens en amont aurait permis d’en améliorer la formulation. J’avais écrit une question sur les valeurs, mais je ne la trouvais plus pertinente une fois sur le terrain. De plus, j’avais trop de sous-questions. Certaines questions étaient mal formulées et difficiles à présenter. Il est préférable d’utiliser un langage courant, non pas parce que les personnes aînées ne m’auraient pas comprise, mais parce que cela crée une conversation plus fluide, moins guindée et plus familière. Cela permet aux répondantes et répondants de s’ouvrir. Selon mon expérience, lorsque les questions des entretiens sont bien formulées et dans le bon ordre, les personnes y répondent avant même qu’elles ne soient posées.
Pour le personnel travaillant dans la RPA, j’avais préparé la question suivante: « Que faites-vous pour que les personnes aînées se sentent bien ici? » J’hésitais à la poser, car je ne la trouvais plus appropriée. Pourtant, la première membre du personnel interrogée m’en a parlé spontanément. J’ai donc décidé de la conserver pour mes autres entretiens.
Lors de la réécoute des entretiens, j’ai réalisé que j’aurais pu poser d’autres questions, par exemple, sur la raison d’avoir accepté de participer à mes entretiens. Si j’avais testé mes questions au préalable, j’aurais peut-être vu ces points à améliorer.
Un aspect que j’ai trouvé délicat était la prise de notes sur le terrain. Sortir mon petit calepin devant tout le monde était gênant. Certaines personnes aînées étaient un peu suspicieuses à me voir écrire sur elles. J'ai donc surtout pris des notes orales dictées à mon téléphone cellulaire. Mais lorsqu’on le fait après coup, il est plus difficile de se motiver à le faire rendu chez soi. On risque donc de perdre des éléments importants.
Conclusion
Pour revenir à ma prémisse, oui mon terrain a été facile. J’y ai rencontré des personnes bienveillantes et j’ai eu des rencontres merveilleuses. Chaque entretien m’a apporté un point de vue enrichissant sur le fait de vieillir. Je voulais observer la sociabilité, mais c’est surtout la façon de vieillir de chacun qui m’a comblée. Les sociologues Calasanti et King (2017) proposent d’ailleurs de voir le vieillissement comme une des étapes de la vie, comme toutes les autres, avec ses bons et ses moins bons côtés.
Qu’ai-je appris de ce terrain? M’a-t-il changée? Très probablement. Ces rencontres m'ont non seulement permis de mieux comprendre la sociabilité en RPA, mais aussi d’envisager ma propre vieillesse. Je suis rendu proche de l’âge où la société va m’identifier comme une personne aînée. Les personnes aînées que j’ai côtoyées se disent heureuses. Plusieurs m’ont dit accepter ce qui se présente à elles et en profiter.
Je peux donc affirmer qu’il a été difficile de quitter le terrain, non seulement à cause de sa proximité, mais surtout, en raison des liens tissés avec les personnes aînées. Sur ce, je quitte la rédaction de ce billet pour aller dire bonjour à la responsable des loisirs, retrouver mes tricoteuses préférées et saluer les joueurs de billard en passant!
- Dates du séjour sur le terrain : septembre 2024 à janvier 2025
- Direction de recherche : Karine Geoffrion
- Programme d’études : Maitrise en anthropologie
Bibliographie
- Allan, G. A. (2022). A sociology of friendship and kinship. Routledge.
- Bastien, S. (2007). Observation participante ou participation observante? Usages et justifications de la notion de participation observante en sciences sociales. Recherches qualitatives, 27(1), 127-140.
- Calasanti, T. et King N. (2017). Successful Aging, Ageism, and the Maintenance of Age and Gender Relations. Dans S. Lamb (dir.), Successful Aging as a Contemporary Obsession: Global Perspectives (p. 27-39). New Brunswick, Rutgers University Press.
- Charpentier, M., Guberman, N. et Soulières, M. (2010). Vivre et vieillir en milieu d’hébergement. Dans M. Charpentier, N. Guberman, V. Billette, J.-P. Lavoie, A. Grenier et I. Olazabal (Eds.), Vieillir au pluriel: Perspectives sociales (1e éd., p. 315-328). Presses de l’Université du Québec.
- Commissaire à la santé et au bien-être. (2021). Portrait des organisations d'hébergement et des milieux de vie au Québec.
- Coupland, J. (2014). Small talk. Routledge.
- Doré, I. et Caron, J. (2017). Santé mentale : concepts, mesures et déterminants. Santé mentale au Québec, 42(1), 125–145.
- Favret-Saada, J. (1990). Être affecté. Gradhiva: Revue d'Histoire et d'Archives de l'Anthropologie, 8(1), 3-9.
- Holt-Lunstad, J., Smith, T. B., Baker, M., Harris, T. et Stephenson, D. (2015). Loneliness and social isolation as risk factors for mortality: a meta-analytic review. Perspectives on Psychological Science: A Journal of the Association for Psychological Science, 10(2), 227-237.