Mon sujet de recherche intitulé « Expérience de guérison holistique des femmes au Québec » cherche à répondre à la question suivante : Quelle est l’expérience de guérison vécue par les femmes au cœur des pratiques de médecines holistiques au Québec ? J’explore les expériences vécues du processus de guérison des femmes, du point de vue des clientes et des thérapeutes, au cœur des médecines holistiques au Québec (acupuncture, aromathérapie, art-thérapie, ayurvéda, chiropractie, étiopathie, homéopathie, hypnothérapie, iridologie, kinésiologie, massothérapie, médecine traditionnelle chinoise, musicothérapie, naturopathie, nutrition, ostéopathie, phytothérapie, Qi Gong, Reiki, réflexologie, Shiatsu, sophrologie, Tai-Chi, yoga) à travers un cadre théorique axé sur le corps, les émotions et le genre. Lorsque j’ai commencé le terrain, j’ai défini trois principaux objectifs. Il s’agissait de contribuer à l’avancement des connaissances sur l’utilisation des médecines holistiques par les femmes au Québec, d’affiner la compréhension du corps et des émotions dans le cadre des médecines holistiques et d’explorer les différentes facettes de la relation entre le ou les thérapeute(s) et les clientes.

Découverte d’un nouveau sujet au cœur du terrain

Lorsque j’ai commencé le terrain, j’étais très enthousiaste à l’idée que j’allais potentiellement apprendre de nouvelles techniques de guérison holistiques et découvrir des chemins de guérison variés auprès des clientes. Les deux principaux groupes ciblés pour les entretiens étaient les thérapeutes femmes de médecines holistiques et des femmes ayant recours à ce type de médecine au Québec ayant au moins 18 ans. Toutes mes participantes s’identifiaient à travers le genre social féminin.

J’ai pu obtenir douze entretiens avec différentes thérapeutes, dont cinq ostéopathes, une naturopathe et massothérapeute, une naturopathe et thérapeute-herboriste, une naturopathe et praticienne Arvigo (une praticienne Arvigo pratique une thérapie dite « abdominale Maya » basée sur une pratique de massage abdominal pour des traitements thérapeutiques du système reproducteur et digestif), une massothérapeute, une coach en santé holistique, une herboriste-thérapeute et une thérapeute ayurvédique ; dix-sept entretiens avec des clientes de médecines douces et trois entretiens avec des personnes-ressources. Ces dernières ont occupé, ou occupent actuellement, un métier étroitement relié avec la santé du cycle menstruel, qui s’est avéré être un sujet dominant lors de mon terrain.    

En effet, les premiers entretiens ont rapidement amené le sujet de la santé du cycle menstruel chez les femmes auprès des thérapeutes. Elles ont toutes soulevé l’importance de considérer cet aspect dans le processus de guérison et ont précisé le manque d’informations et de compréhension de la majorité des femmes sur leurs propres cycles. Je fus surprise de réaliser qu’en commençant une recherche sur la santé holistique des femmes au Québec, je n’avais moi-même pas envisagé un instant ce sujet dans l’élaboration de mon cadre théorique ou de mon guide d’entrevue. Cela m’a montré à quel point ces thérapeutes soulevaient un point important aujourd’hui et j’ai donc remanié certaines questions du guide d’entrevue pour aborder des sujets comme la place de la contraception hormonale, les stratégies naturelles pour soulager les problèmes reliés aux cycles menstruels, les méthodes de recherche d’informations sur ce sujet, etc. Selon moi, l’un des premiers résultats préliminaires frappant est la grande différence du vécu des expériences reliées au cycle menstruel dans deux systèmes de santé, le système conventionnel occidental et le système holistique.

Vécu du cycle menstruel au sein du système médical conventionnel

Dans un premier temps, les thérapeutes holistiques ont formulé beaucoup de reproches envers la société actuelle considérée comme très patriarcale. L’un des principaux reproches est le manque d’éducation sur la compréhension de l’expérience de notre corps. Les participantes soutiennent que lorsque nous ressentons un trouble corporel, nous avons tendance soit à l’ignorer, le minimiser ou à le supprimer par la prise de médicaments. Cette attitude ne permet pas ainsi de comprendre les relations de causes à effets entre ce que nous vivons dans notre quotidien et les impacts que cela peut amener sur notre corps. Dans le cadre de ma recherche, cela entraîne notamment des conséquences sur le vécu du cycle menstruel. Trois thérapeutes ont affirmé que la totalité de leurs clientes ont des problèmes hormonaux qui se traduisent différemment en fonction des individus, de leur histoire de vie, de leur personnalité, de leur environnement, etc. Deux autres thérapeutes précisent que les femmes ne connaissent pas et ne comprennent pas leurs cycles menstruels. Par rapport à cela, l’une des thérapeutes recommande fortement à ses clientes d’effectuer une « autopsie » de leurs menstruations afin de mieux cibler leurs troubles.  

Dans un second temps, les clientes sont nombreuses à soulever le manque d’écoute, de compréhension et l’aspect paternalisant des médecins conventionnels sur le vécu de leurs cycles menstruels. Dans le langage du monde médical, les femmes sont conditionnées à ne pas comprendre leurs propres cycles, car il s’agirait de quelque chose d’ingérable et d’incontrôlable (Froidevaux-Metterie 2020 ; Young 2005). J’ai souvent observé une véritable délégitimation du vécu du cycle menstruel dans la médecine conventionnelle occidentale ce qui provoque un grand sentiment d’impuissance chez les femmes. Après avoir accumulé un certain nombre de déceptions dans la prise en charge conventionnelle, les clientes cherchent alors des réponses du côté des médecines holistiques.

Vécu du cycle menstruel au sein des médecines holistiques 

D’abord, les thérapeutes holistiques reconnaissent qu’il faut proposer un accompagnement plus poussé pour les douleurs reliées au cycle menstruel. D’ailleurs, la majorité recommande aux clientes de mettre en place une combinaison de thérapies les plus efficaces en fonction de leurs préférences et de leurs ressentis. Généralement, la combinaison qui revient très souvent est l’ostéopathie, la naturopathie et l’acupuncture.

Ensuite, d’autres thérapeutes proposent aujourd’hui une autre forme d’accompagnement à travers la création de formations d’une durée allant de 8 à 12 semaines en moyenne. Le principal objectif est de proposer des solutions alternatives à la médecine conventionnelle occidentale avec des stratégies naturelles pour pouvoir mieux vivre le cycle menstruel au quotidien. Elles soutiennent la notion de collectivité entre femmes où elles ont généralement accès à un forum de discussion privé. Ces forums permettent aux participantes de raconter leurs expériences personnelles dans un espace sécuritaire et convivial et elles peuvent demander de l’aide ou des conseils à des femmes ayant vécu le même type d’expérience. Par exemple, il existe un programme de huit semaines sur le cycle menstruel offert par une naturopathe et professeure de yoga spécialisée dans la santé hormonale, pelvienne et sexuelle à Montréal. Le terrain m’a surtout démontré qu’il y a une demande et une offre importante de services et programmes de formation qui offrent des alternatives de santé holistique pour les femmes. La prise en charge de la santé des femmes par les femmes passe entre autres par une compréhension de l’expérience du cycle menstruel non pas comme un fardeau, mais plutôt comme un pouvoir qu’elles ne doivent plus hésiter à se réapproprier (Young 2005).

Aspect spirituel du cycle menstruel

Aujourd’hui, les sociétés occidentales prônent des valeurs considérées masculines dans la vie quotidienne et professionnelle : performance, rapidité, linéarité (Pérès et Leblanc 2014). Ces attentes sont généralement difficiles à appliquer pour les personnes ayant un cycle menstruel, car celui-ci présente un schéma cyclique et non linéaire par l’action différente des hormones dans le corps.

En réponse à cela, certaines clientes reprennent de plus en plus leurs droits sur leurs corps à travers une connexion profonde à soi qui peut s’apparenter à un concept ancestral qui revient de plus en plus sur le devant de la scène, soit le féminin sacré. Selon certaines participantes, il est alors possible de diviser l’expérience du cycle menstruel selon quatre phases, chacune associée à un archétype féminin spirituel avec ses significations : la révolutionnaire, les déesses vierges ou la Princesse (phase folliculaire), la gardienne, la mère ou la déesse de la fertilité (phase ovulatoire), la souveraine, celle-qui-voit, la fée, l’enchanteresse ou la femme sauvage (phase lutéale) et la visionnaire, les déesses du monde souterrain, la sorcière ou la femme sage (phase menstruelle).

Peu investigué par la recherche francophone et suscitant chez certaines féministes la crainte d’un retour à l’« éternel féminin » (il peut être défini comme : « cet idéal de disponibilité sexuelle et de dévolution maternelle considéré comme immuablement attaché à la condition féminine » (Froidevaux-Metterie 2018 : 84)) et aux injonctions qui l’accompagnent, ce courant spirituel suscite ou accompagne pourtant, chez nombre d’adeptes, un processus d’émancipation et de conscientisation d’enjeux féministes et écologistes (Rimlinger 2021 ; Netz 2009 ; Garnoussi 2007).

Un exemple d’observation participante sur l’aspect spirituel du cycle menstruel est la cérémonie de cacao sacré organisée par deux professeurs de yoga, une astrologue et une facilitatrice de cérémonie et réalisée dans un studio de yoga à Montréal le 11 juin 2022 (Fig. 1) . La cérémonie se veut un moment collectif entre femmes où les participantes créent un espace sacré et définissent une intention afin de permettre à un processus énergétique de se dérouler autour de cette intention. Dans la culture maya, le cacao sacré est un « facilitateur de connexion » entre le corps et l’esprit qui aide à tout changement transformationnel vers lequel les participantes souhaitent travailler (Mastic 2021).

Conclusion

Pour conclure, le grand constat ayant émergé de ce terrain est lié à la place importante donnée à la santé du cycle menstruel au sein des différentes médecines holistiques, contrairement à la médecine conventionnelle. Certaines thérapeutes n’hésitent pas à soulever cet aspect lors de leurs consultations afin d’avoir le tableau le plus complet possible sur la santé de leurs clientes. Elles n’hésitent pas à affirmer que le cycle menstruel peut être considéré comme le cinquième signe vital dans la santé des personnes ayant un cycle menstruel. D’autres thérapeutes creusent davantage la compréhension de la santé en ajoutant un aspect spirituel à la guérison, notamment en lien avec le concept de féminin sacré (Sue Bix 2004). Aussi, ce terrain a été une découverte incroyable dans la compréhension du processus d’empowerment chez les femmes sur leur corps dans une démarche naturelle de guérison (Faure et Guillemain 2019 ; Rimlinger 2021).

Programme : Doctorat

Direction de recherche : Karine Geoffrion

Période du terrain : Février à septembre 2022

Bibliographie

FAURE, O. et H. GUILLEMAIN, 2019, « Pour une autre histoire des pratiques médicales alternatives », Histoire, médecine et santé, 14 : 9-28.

FROIDEVAUX-METTERIE, C., 2018, « Qu’est-ce que le féminisme phénoménologique ? », Cités, 73, 1 : 81-90.

FROIDEVAUX-METTERIE, C., 2020, La révolution du féminin. Paris, Gallimard.

GARNOUSSI, N., 2007, De nouvelles propositions de sens pratiques dans le domaine de l’existentiel: étude sociologique de la “nébuleuse psycho-philo-spirituelle”. Thèse (Ph. D.), Sciences de l'Homme et Sociétés, EPHE.

MASTIC, 2021, « Sacré cacao », Le guide Lifestyle green & trendy consulté sur Internet (https://www.mastic-lifestyle.com/post/sacre-cacao), le 20 octobre 2022.

NETZ, A., 2019, Les Cercles de Femmes. Ritualiser l’identité de genre dans les spiritualités alternatives. Paris, L’Harmattan.

PÉRÈS, M. P. et S.-M. LEBLANC, 2014, Sagesse et pouvoirs du cycle féminin, Seconde édition revue et corrigée. Gap, France, Éditions Le Souffle d'or.

RIMLINGER, C., 2021, « Féminin sacré et sensibilité écoféministe. Pourquoi certaines femmes ont toujours besoin de la Déesse », Sociologie, 12, 1 : 77-91.

SUE BIX, A., 2004, « Engendering alternatives : Women’s Health Care Choices and Feminist Medical Rebellions » : 144-170, in R. D. Johnston (dir.), The politics of healing : histories of alternative medicine in twentieth-century North America. New York, Routledge.

TEDLOCK, B., 1991, « From participant observation to the observation of participation: TheLOC emergence of narrative ethnography », Journal of anthropological research, 47, 1 : 69-94.

YOUNG, I. M., 2005, On female body experience : "Throwing like a girl" and other essays. New York, Oxford University Press.