Après avoir étudié les changements psychologiques et sociaux provoqués par l’explosion d’un train à Lac-Mégantic, qui fut un accident technologique ponctuel (Bouchard-Bastien et Brisson, 2018), je me suis demandé s’il était possible de s’adapter à des changements environnementaux récurrents. J’ai choisi le phénomène des inondations pour approfondir cette interrelation complexe entre changements environnementaux et groupes sociaux. À l’heure où le gouvernement du Québec vient d’instituer par décret une zone d’intervention spéciale (ZIS), qui vise à décourager de nouvelles constructions en zones inondables en territoire québécois, il m’apparaît nécessaire de comprendre ces milieux de vie « à risque » selon les autorités, et de donner une voix aux riverains qui sont visés par ce moratoire.

Afin de mettre au jour les savoirs et les pratiques de riverains vivant en zones inondables et leurs interprétations des événements, j’ai choisi d’étudier les rapports socio-environnementaux liés aux inondations récurrentes dans le territoire du bassin versant de la rivière Sainte-Anne. M’appuyant à la fois sur l’anthropologie des catastrophes (Oliver-Smith, 1996) et des travaux portant sur la mémoire collective (Halbwachs, 1950; Nora, 1972), j’y examine particulièrement la marque d’événements historiques liés à l’environnement et les traces qu’a répertoriées la mémoire collective associée à ces phénomènes, car ces éléments caractérisent les interprétations du risque et les représentations de la rivière.

Durant la préparation du projet de thèse, intitulé initialement « L’anthropologie des catastrophes récurrentes : le cas des inondations de la rivière Sainte-Anne (Portneuf, Québec) » et défendu le 7 novembre 2018, un pré-terrain a été réalisé afin d’identifier des lieux habités propices aux inondations récurrentes sur le territoire à l’étude. Pour ce faire, une rencontre informelle avec le directeur général de l’organisme de bassin versant des rivières Sainte-Anne, Portneuf et secteur La Chevrotière (CAPSA) a été organisée au printemps 2018. Après avoir ciblé avec ce partenaire des lieux potentiels sur des cartes, nous avons réalisé au cours de l’été une descente en canot de la rivière entre les municipalités de Sainte-Christine-d’Auvergne et de Saint-Casimir. Dès lors, j’ai réalisé que la rivière Sainte-Anne avait plusieurs formes tout au long de son cours (méandres, bassin artificiel à cause d’un barrage hydroélectrique, canyon, îles, etc.), et que les rapports socio-environnementaux à caractériser s’annonçaient multiples.

Les rapports socio-environnementaux sont construits dans le temps et dans l’espace. Les changements environnementaux, tels que des catastrophes ou des aménagements territoriaux découlant d’activités économiques ou de choix politiques, modulent ces interrelations. À travers le temps, les discours des groupes en autorité et les récits de riverains participent également à perpétuer des expériences et des savoirs qui influencent les rapports entre les collectivités riveraines et la rivière. Par conséquent, ma collecte de données se devait d’être variée pour repérer l’ensemble des éléments qui composent ces rapports.

Le cœur de ma collecte de données consistait à rencontrer des riverains vivant en zones inondables dans le bassin versant de la rivière Sainte-Anne. L’objectif était d’entamer les entrevues avant la période des crues printanières, où le risque d’inondation devient concret, ce qui actualise les pratiques et les savoirs des riverains à cet effet. J’ai d’ailleurs pu capter l’effervescence entourant cet événement (présence de médias, de dignitaires et de passants curieux) par une activité d’observation participante avec la CAPSA lors des crues printanières à Saint-Raymond, en plus de prendre connaissance des interventions des commerçants (Figure 1) et de la municipalité sur la rivière Sainte-Anne (Figure 2).

Les riverains volontaires ont été recrutés à l’aide d’affiches publicitaires dans quelques médias sociaux, des lieux publics et les bulletins municipaux, ainsi qu’avec la technique d’échantillonnage boule de neige, qui consiste à ajouter à un noyau d’individus des gens qui leur sont en relation (Gauthier et Bourgeois, 2016 :268). Au total, 76 entrevues semi-dirigées avec des riverains vivant en zones inondables ont été réalisés. Les participants étaient encouragés à m’accueillir à leur domicile, afin de compléter l’entrevue avec un « transect ethnographique » au bord de la rivière, pendant lequel un tronçon de la rivière significatif pour le participant était parcouru sur les berges ou sur l’eau, afin de poursuivre les discussions thématiques et documenter la relation entre les riverains et la rivière (Denzin et Lincoln, 2005). Ces balades à pied, en motoneige ou en bateau ont toujours été une occasion d’en apprendre davantage sur le lien d’attachement qui unissait les participants avec le cours d’eau, ces derniers devenant souvent très éloquents devant la beauté des lieux. À tous les coups, des souvenirs et des événements marquants ont également ressurgi durant ces sorties extérieures, ce qui me permettait de compléter les données des entretiens. Dans le même esprit, des participants ont souhaité me faire visiter à la suite d’entretiens semi-dirigés des infrastructures significatives associées à des événements marquants pour eux, telles que l’ancienne centrale Saint-Alban 2 sur la rivière Sainte-Anne (Figures 3 et 4), les fondations du barrage hydroélectrique de la rivière Bras-du-Nord et les fondations d’un ancien moulin sur la rivière Blanche. Cette technique d’enquête s’est avérée fort pertinente pour documenter mon sujet, car elle aidait les participants à verbaliser l’interrelation que je souhaitais documenter.

Parallèlement à ces rencontres, j’ai mené une vaste recherche dans les archives municipales et régionales, afin de repérer des événements marquants dans le bassin versant de la rivière Ste-Anne liés aux inondations et aux glissements de terrain, anciens et récents, et les lieux géographiques touchés par ces derniers. De nombreux documents historiques, tels que des récits manuscrits d’événements significatifs, des actes de conseils municipaux, des journaux, des livres commémoratifs et des photographies ont été répertoriés à propos d’événements catastrophiques passés (Figures 5 et 6), de l’occupation du territoire et d’activités économiques en lien avec la rivière et ses tributaires, telles que la foresterie (drave et moulins), l’hydroélectricité et la villégiature (pêche). Les recherches dans les archives ont été réalisées avec l’aide de nombreux bénévoles et passionnés d’histoire, membres de la Société du Patrimoine de Saint-Raymond, de la Société d’histoire et de généalogie de Saint-Casimir, du Centre d’archives régional de Portneuf et de la Société d’histoire de Sainte-Anne-de-la-Pérade. Je garde d’ailleurs contact avec quelques un de ces précieux informateurs, afin de pouvoir cerner certains événements qui pourraient devenir significatifs durant l’analyse de mes données. Comparer avec les récits des riverains, ces données me permettront d’identifier des événements commémorés et des événements oubliés, en plus d’identifier des actions pour gérer le risque de catastrophe rapportés ou critiqués par certains riverains.

Suivant la même logique comparative, la perspective contemporaine de la problématique des catastrophes récurrentes était également importante à documenter afin de pouvoir interpréter les récits des riverains rencontrés. Certains riverains peuvent être influencés par les informations véhiculées par les médias, les scientifiques et les autorités, et ces informations sont actuellement foisonnantes, puisque le sujet des inondations est populaire auprès de ces groupes. Pour documenter ces discours, j’ai mené des entrevues semi-dirigées avec une quinzaine d’acteurs institutionnels issus des mondes municipaux, communautaires, gouvernementaux et scientifiques, qui avaient un rôle à jouer au sein du territoire à l’étude. J’ai également participé à deux événements scientifiques portant sur la gestion des inondations et l’adaptation aux changements climatiques, soit la tenue d’une table ronde à Québec à propos des « Villes et communautés résilientes face aux changements climatiques » et une participation au colloque inaugural du Réseau inondations intersectoriels du Québec (RIISQ). L’ensemble de ces activités et rencontres m’ont permis d’être au fait des connaissances et interventions les plus à jour à propos de la cohabitation entre la population québécoise et les rivières qui débordent, en plus d’obtenir la position officielle des intervenants gouvernementaux et paragouvernementaux.

Au final, la recherche documentaire et les nombreuses rencontres m’ont permis de caractériser divers rapports socio-environnementaux dans le bassin de la rivière Sainte-Anne, qui s’articulent autour de quatre études de cas dans les municipalités de Saint-Raymond, Saint-Alban, Saint-Casimir et Sainte-Anne-de-la-Pérade. Contrairement à ce que j’anticipais au début de ma recherche, ces rapports n’émergent pas nécessairement autour d’inondations récurrentes historiques et contemporaines comme à Saint-Raymond, mais également de glissements de terrain (Saint-Alban) et de submersion par le fleuve Saint-Laurent (Sainte-Anne-de-la-Pérade). Par ailleurs, comme démontré dans d’autres cas, la nature de l’aléa ne semble pas avoir d’incidence sur la construction des vulnérabilités et les capacités d’adaptation des riverains, comparativement aux systèmes politiques et aux structures socioéconomiques en place (Pigeon, 2017). Ces différentes formes de catastrophes récurrentes me permettront donc d’approfondir mes questions de recherche et d’exploiter un grand nombre de concepts propres à l’interrelation rivière et riverains, la mémoire et l’oubli des catastrophes, les interprétations des inondations et la construction des savoirs et des pratiques dans ces contextes de risque.

 

Bibliographie

BOUCHARD-BASTIEN, Emmanuelle et BRISSON, Geneviève, 2018, « Entre attachement aux lieux et gestion de la reconstruction post-sinistre : l’action municipale au centre-ville de Lac-Mégantic, Québec (Canada) », Norois, 249, 4 : 75-88.

DENZIN, Norman K. et LINCOLN, Yvonna S., 2005, The SAGE handbook of qualitative research, Thousand Oaks, CA: SAGE

GAUTHIER, Benoît et BOURGEOIS, Isabelle (Eds.), 2016, Recherche sociale. De la problématique à la collecte des données, Montréal : Presses de l’Université du Québec

HALBWACHS, Maurice, 1950, La mémoire collective, Albin Michel, Paris.


NORA, Pierre, 1989, « Between Memory and History: Les Lieux de Mémoire», Representations, 26, 7-24.

OLIVER-SMITH, Anthony, 1996, « Anthropological Research on Hazards and Disasters», Annual Review of Anthropology, 25, 303-328.

PIGEON, Patrick, 2017, « Que nous apprennent les modèles conceptuels sur la prévention des risques de désastres? », in V. GARCIA-ACOSTA et A. MUSSET (Eds.), 2017, Les catastrophes et l’interdisciplinarité. Dialogues, regards croisés, pratiques, Louvain-la-Neuve : Academia-L’Harmattan.