Vivre sa relation avec Dieu au quotidien : les expériences de chrétiens, caribéens et africains, établis au Québec
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Cérémonie pentecôtiste du dimanche matin à l’église Carrefour des Nations, Québec. Novembre 2024.
Photo: Élia JeanDans son livre La pluralité religieuse au Québec, Meintel fait mention de l’émergence d’églises québécoises qui accueillent principalement des nouveaux arrivants, notamment caribéens et africains. Ces églises, dirigées par des pasteurs ou prêtres issus de ces communautés, célèbrent des cérémonies chrétiennes enrichies d’influences africaines dans la musique, les textes ou les vêtements. Bien qu’attirant moins l’attention des médias comparativement à d’autres groupes religieux, les immigrants chrétiens représentent 58% des immigrants au Québec et influencent fortement le style des lieux de culte chrétiens, surtout en milieu urbain (Meintel, 2022). Initialement, mon projet de maîtrise visait à explorer ces espaces religieux au Québec pour mieux comprendre le parcours de ces nouveaux arrivants, caribéens et africains. J’aimerais revenir ici sur la manière dont mon terrain s’est progressivement transformé et m’a transformée en retour.
Expériences et enjeux méthodologiques du terrain
J’ai réalisé mon terrain en réalisant des entretiens qualitatifs semi-dirigés, ainsi qu’en effectuant des observations participantes dans l’église pentecôtiste Carrefour des Nations à Sainte-Foy, Québec. Mon premier enjeu méthodologique portait sur l’accessibilité des terrains religieux. Ce sujet peut s’avérer intime, sensible et délicat pour les personnes visées – surtout lorsque l’anthropologue ne détient pas de contact-clé. Initialement, je me sentais en confiance et sereine grâce à plusieurs contacts caribéens et africains francophones dans mon entourage. Or, ces personnes se sont révélées peu intéressées ou peu disponibles pour participer à ma recherche. Après quelques semaines de tentatives de recrutement proches de la démoralisation, j’ai finalement mené mon premier entretien, en ligne. Ma première interlocutrice s’est montrée vulnérable et a livré un témoignage touchant sur sa relation personnelle avec Dieu, une relation qui influence tous les aspects de sa vie.
C’est à partir de cet entretien qu’un tournant s’est produit. En anthropologie, un simple contact-clé peut ouvrir les portes d’un terrain : mon expérience en témoigne. À la fin de l’entretien, je lui ai demandé si elle connaissait d’autres chrétiens intéressés à participer. Le lendemain, je recevais plusieurs nouveaux contacts WhatsApp de frères chrétiens et de sœurs chrétiennes. Les termes « frères » et « sœurs » étaient employés par la participante. WhatsApp s’est avéré être l’outil de recrutement le plus efficace, facilitant un échantillonnage en boule-de-neige, où chaque participant me référait des contacts déjà intéressés.
Mon deuxième enjeu méthodologique portait sur la temporalité et la flexibilité sur le terrain. Les tentatives de planification des entretiens une ou deux semaines à l’avance échouaient souvent. La méthode la plus efficace a plutôt été de discuter avec un chrétien une première fois via WhatsApp pour ensuite mener l’entretien en présence la journée même, ou bien les jours suivants. Cette méthode intuitive et spontanée a fonctionné à merveille. Ainsi, durant tout le mois d’août, j’ai mené plusieurs entretiens par semaine, parfois jusqu’à deux entretiens par jour. Le mode de recrutement en réseau a eu un véritable effet domino.
Lors de mon terrain, je me suis déplacée dans plusieurs villes québécoises, dont Sainte-Foy, Joliette, Longueuil, Montréal et Drummondville. J’ai eu le privilège d’interroger une douzaine de chrétiens caribéens et africains francophones établis au Québec, dont plusieurs personnes actives dans les milieux chrétiens : une pasteure évangélique, deux évangélisateurs et une fondatrice d’un groupe chrétien en ligne. Ces entretiens ont rapidement fait prendre une nouvelle direction à ma recherche, en me donnant accès à des informations spirituelles et religieuses beaucoup plus profondes que celles que je pensais recueillir dans mon guide d’entretien initial.
L’approfondissement transformateur du terrain
Lors de ma recherche bibliographique initiale, j’avais principalement exploré les travaux portant sur la relation entre religion et migration en anthropologie, ainsi que sur l’anthropologie du christianisme. Cette revue de littérature m’avait conduite à formuler la question de recherche suivante : « Comment la migration au Québec influence-t-elle les pratiques religieuses chrétiennes, tant individuelles que collectives, des nouveaux arrivants francophones originaires des Caraïbes et d’Afrique? » J’avais ensuite établi trois objectifs de recherche, soient : 1) étudier les transformations des pratiques religieuses à la suite de la migration, 2) identifier les caractéristiques distinctives des églises chrétiennes fréquentées par la diaspora caribéennes et africaine au Québec, 3) examiner le rôle de la religion chrétienne dans l’adaptation des communautés migrantes caribéennes et africaines au Québec. En commençant mon terrain, j’avais délaissé en quelque sorte ces notions théoriques, cette question de recherche et ces objectifs de recherche pour laisser le terrain « parler de lui-même. » En ce sens, je désirais être réellement à l’écoute des participants et comprendre ce qui était important pour eux, dans leurs propres mots. Selon moi, c’est ce qui constitue une véritable recherche anthropologique et ethnographique. Je me suis donc laissé guider par mon terrain. Grâce à cette approche, mon sujet de recherche s’est transformé et s’est même, je crois, amélioré.
En discutant avec les frères et sœurs chrétiens – appellation employée par les participants – j’ai découvert que nous ne partagions pas le même langage. Des termes comme pratiques religieuses individuelles et pratiques religieuses collectives ne faisaient aucun sens pour eux. Pour eux, une pratique se résume à une action concrète dans le monde matériel. Or, les chrétiens rencontrés m’ont confié cultiver une relation intime, personnelle et constante avec Dieu, dépassant largement les pratiques ancrées dans le monde physique. Peu importe l’identification religieuse des participants – catholiques, pentecôtistes, évangéliques ou enfants de Dieu – je pouvais dénoter une relation similaire à Dieu pour tous les interlocuteurs : une relation qui se cultive, une relation constante, intérieure, permanente à « la Source ». Être chrétien, c’est un style de vie. Les interlocuteurs dialoguent avec Dieu : Dieu leur parle, Dieu leur répond. À l’instar des constats de Tanya Luhrmann dans ses travaux sur les chrétiens évangéliques aux États-Unis, Dieu est intimement présent, Dieu est un ami, Dieu communique directement à tous ceux qui souhaitent échanger (Luhrmann, 2012, 2017, 2020).
Ainsi, selon les participants, les pratiques, telles que je les concevais (participation aux cérémonies, chants religieux, lectures bibliques, usage de technologies numériques telles que : bible virtuelle, applications religieuses, cérémonies diffusées en ligne), ne sont que des outils pour faciliter la connexion avec Dieu, mais ne sont pas essentiels pour vivre la foi. Ces pratiques, ou bien ces outils, ne constituent pas la foi en soi. Un chrétien peut vivre pleinement sa foi sans y recourir, car la communion avec Dieu se fait dans le cœur. La foi dépasse le monde matériel. Les chrétiens que j’ai rencontrés ont eu la bienveillance et le courage de m’expliquer cette vie spirituelle : leurs visions, les appels de Dieu, la manière dont Dieu dicte leurs choix et les accompagne au quotidien. Je choisis ici le terme courage, car certaines expériences demeurent mystiques et profondes, dépassant largement la logique et les conversations de la vie quotidienne. Les participants m’indiquent qu’ils ont très rarement l’occasion et l’espace – un espace sécurisant, ouvert et sans jugement – pour s’ouvrir aussi intimement sur ces thèmes traitant de spiritualité, de mysticisme et de religiosités vécues.
Cela dit, même si les pratiques ne sont pas jugées essentielles, tous mentionnent des actions : prier, parler à Dieu, jeûner, méditer, etc. Mon mémoire approfondira donc le rôle de ces actions concrètes dans la foi vécue, car comme l’expliquent Luhrman et al. : “There is a capacity for absorption and (…) those who have a talent for it and who train to develop it are more likely to have powerful sensory experiences of the presence of God” (Luhrman, Nusbaum, Thisted, 2010 : 66).
De plus, la dimension migratoire a constitué une transformation supplémentaire de mon terrain. En effet, comme une interlocutrice me l’a confié : « Peu importe où tu vis dans le monde, cela ne devrait pas avoir un impact sur ta relation personnelle avec Dieu, puisque Dieu vit à l’intérieur même de ton cœur. » La migration semble donc être un facteur moins important qu’escompté dans la construction de l’expérience religieuse. Comme les participants m’ont expliqué, certains pays (Gabon, Congo, Haïti, Cameroun) semblent plus propices à un style de vie chrétien épanouissant. Toutefois, même si le Québec peut paraître restrictif (par ses lois, tabous, coûts, etc.), cela ne semble pas du tout décourager les interlocuteurs. Dieu vit en eux, à toute heure, dans leur petite voix intérieure, dans leur cœur : “When you recognize and relate to God, your heart changes, and if it hasn’t changed, you do not know him” (Luhrmann, 2012 : 109). Ainsi, l’expérience migratoire ou le lieu de résidence ne devrait pas altérer leur foi, leur vie spirituelle ou leur adoration en Dieu. En ce sens, la dimension migratoire fera toujours partie de ma recherche, notamment dans le contexte, mais elle deviendra secondaire.
Ces constats ont émergé grâce à une posture d’écoute attentive, de respect et de curiosité sincère. Lorsque les interlocuteurs sentaient que je ne me moquais pas d’eux, mais que j’étais réellement désireuse d’en apprendre davantage, j’ai reçu des témoignages sincères. J’ai compris que Dieu, que le Saint-Esprit, est avec eux de façon constante et que c’est la relation la plus importante pour eux (bien au-delà de toute autre).
Au début de ma recherche, je croyais que les observations participantes dans les lieux de culte constitueraient mes principales données. Bien que ces moments à l’église pentecôtiste Carrefour des Nations aient été riches, ils sont devenus secondaires. Selon les interlocuteurs, les messes, cérémonies et autres activités religieuses sont des rassemblements puissants d’enfants de Dieu (de frères et sœurs chrétiens). Des énergies palpables, des vibrations fortes se dégagent lors de ces événements et se ressentent physiquement. Cette ambiance est seulement possible puisque chaque chrétien dans la pièce nourrit et travaille sur sa relation intime avec Dieu. Le pasteur guidant la cérémonie connecte avec Dieu dans son cœur, et c’est Dieu qui parle à travers lui. Ainsi, le corps du pasteur n’est qu’un canal servant à transmettre des messages du Saint-Esprit.
Pourtant, ces cérémonies, bien que significatives, demeurent matérielles. Le message le plus important que les interlocuteurs voulaient me transmettre, c’est comment le Saint-Esprit dicte leur vie à tous les niveaux. Puisque je les ai écoutés attentivement, c’est donc cette dimension immatérielle, centrale à leurs existences, qui devient désormais le noyau de ma recherche.
Ma propre transformation en tant qu’anthropologue
Je me sens profondément transformée par ce terrain. Au départ, je pensais que mon terrain allait être celui d’une non-immigrante qui entre dans l’intimité des expériences de certains immigrants caribéens et africains francophones au Québec. À ma surprise, mon véritable terrain fut celui d’une athée découvrant un univers spirituel méconnu : celui des esprits, de l’invisible, du non-humain. Voici donc mon troisième enjeu : ma posture en tant qu’anthropologue-ethnographe. En tant qu’athée, j’ai dû m’ouvrir à l’altérité et tenter d’entrer dans une autre ontologie : celle des croyants. Lors de l’écriture de mon mémoire, je devrai me positionner par rapport au phénomène religieux : athéisme méthodologique, agnosticisme, ludisme méthodologique, approche post-séculière? Dans son article anthropologique précurseur sorti en 2001, Stewart rapporte que l’approche séculière et distancée de l’anthropologue ne lui permettait pas d’accéder aux réalités de la foi vécue : “How can I expect them to reveal the mystical secrets of their religion to me if I neither “believe” in those secrets nor, for that matter, in the mystical power of any religion?” (Stewart, 2001 : 327). Il sera donc difficile pour moi de me positionner, puisque j’ai été profondément transformée moi-même. Lors de mon terrain, que ce soit durant les observations participantes riches ou les témoignages touchants, j’ai priorisé l’approche expérientielle, ou l’expérience incorporée (Meintel, 2019 : 71). Mon positionnement face au religieux a évolué. Cette évolution ne s’est pas accompagnée d’une conversion (comme certains anthropologues du religieux), mais elle s’est certainement accompagnée d’une ouverture spirituelle (Meintel, 2019 : 72). Je devrai donc jongler entre la réflexivité, la transparence et la richesse de l’approche expérientielle, tout en gardant une crédibilité scientifique. Je prévois m’inspirer de quelques anthropologues – du religieux et de la spiritualité – qui font preuve, selon moi, d’une telle réflexivité (Ewing, 1994). Ainsi, la question de la véracité du monde invisible, du « croire ou ne pas croire » constituera un défi supplémentaire pour l’écriture de mon mémoire.
Quoi qu’il en soit, le divin reste très vrai, très réel pour mes interlocuteurs. Je documenterai leurs expériences spirituelles-religieuses pour démontrer la centralité du divin – ainsi que ses bienfaits – à chaque étape de leurs vies. Je souhaite que cette documentation mène possiblement à une certaine sensibilisation, voire déstigmatisation, du phénomène religieux, puisque la population québécoise vit actuellement dans un environnement sécularisé où la place du religieux est devenue un enjeu polarisant. Le mémoire contribuera donc aux nouvelles études s’inscrivant dans le courant anthropologique post-séculier (Meintel, 2019). Malgré la dés-institutionnalisation du christianisme au Québec dans les années 1960, la province semble vivre un renouveau de la foi chrétienne, ainsi qu’une certaine individualisation du croire. Il apparaît donc nécessaire de mieux comprendre comment cette foi se manifeste.
Niveau d’études : Maîtrise
Direction de recherche : Catherine Larouche
Dates du terrain : juillet 2025 – septembre 2025
Bibliographie :
Ewing, K. P. (1994). Dreams from a saint: Anthropological atheism and the temptation to believe. American Anthropologist, 96(3), 571–583.
Luhrmann, T. M. (2012). When God talks back: Understanding the American evangelical relationship with God. Knopf.
Luhrmann, T. M. (2017). Metakinesis: How God becomes intimate in contemporary American Christianity. In Reflecting on America (pp. 205–222). Routledge.
Luhrmann, T. M. (2020). How God becomes real: Kindling the presence of invisible others. Princeton University Press.
Meintel, D. (2019). L’anthropologie « post-séculière » du religieux. Théologiques, 27(1), 67-83
Meintel, D. (2022). La pluralité religieuse au Québec. Les Presses de l'Université de Montréal.
Stewart, C. (2001). Secularism as an impediment to anthropological research. Social Anthropology, 9(3), 325–328.