Michel Pigeon

Portrait d’étudiant – Michel Pigeon

  • Portrait

Après une carrière de professeur au sein de la Faculté des sciences et de génie à l’Université Laval, Michel Pigeon a réalisé une maitrise en sociologie et est actuellement étudiant au doctorat. Du génie civil à la sociologie, en passant par la haute administration universitaire et la politique, nous vous présentons aujourd’hui un parcours d’étudiant aussi riche qu’atypique.

 

Bulletin : Pour commencer, est-ce que tu pourrais me parler de ton parcours professionnel et académique, en expliquant ce qui t’a mené vers la sociologie ?

Michel Pigeon : Le début de mon parcours professionnel est vraiment celui d’un ingénieur. J’ai fait des études de génie civil, j’ai ensuite fait une maitrise au Royaume-Uni, je suis revenu au Canada et j’ai commencé à travailler dans un bureau d’études de Montréal. Mais en 1972, l’Université Laval m’a approché. Elle voulait recruter un professeur au Département de génie civil. J’étais, disons, un bon élève, je n’avais pas de doctorat, mais le directeur du département m’a quand même dit qu’il aimerait que je vienne travailler avec eux. Je suis donc retourné à l’Université comme professeur, et, à l’occasion d’une année sabbatique à la fin des années 70, j’ai commencé un doctorat que j’ai terminé un peu plus tard.

Je dirais qu’on peut séparer ma carrière de professeur en trois. J’ai d’abord été un enseignant, ensuite j’ai fait mon doctorat et j’ai été chercheur et finalement, j’ai été administrateur de recherche et administrateur universitaire, jusqu’à un mandat de recteur. J’ai vraiment fait le tour de l’Université. Après, j’ai eu l’occasion, par une série de hasards, mais c’est toujours comme ça dans la vie, de faire de la politique et d’être député à l’Assemblée nationale pendant quatre ans. Ça s’est terminé comme ça se termine fréquemment, car on ne choisit pas la suite. J’ai fait un mandat comme député de Charlesbourg, et en 2012 je n’ai pas été réélu. Là, j’ai pris un temps de repos et je me suis dit : à l’âge que j’ai, qu’est-ce que j’ai le goût de faire ? J’ai fait de la consultation, puis un jour, un de mes amis m’a parlé de la sociologie de l’environnement. Je dirais que j’étais prêt, de deux manières. Ça fait très longtemps que l’environnement est une question qui m’intéresse, et ça fait très longtemps que je suis sensibilisé aux enjeux sociaux. Donc, quand j’ai suivi un séminaire de maitrise en sociologie de l’environnement, j’ai vraiment été convaincu que c’était la suite naturelle des choses pour moi : aller dans ce domaine-là, et faire de la recherche. Maintenant je suis inscrit au doctorat.

Quand je dis que l’environnement m’intéresse, je vais me permettre de raconter une petite anecdote. Un jour, il y a peut-être une dizaine d’années ou plus, je dis à ma fille : « est-ce que je t’ai déjà parlé de l’environnement ? » Et elle me répond : « Michel, ça fait vingt ans que tu m’en parles ! » Moi, je n’avais pas cette impression ! Mais elle m’a fait réaliser que c’était quelque chose qui prenait beaucoup de place dans ma vie depuis longtemps.  Quand je me suis inscrit en sociologie, j’ai donc pu combiner deux éléments très importants : la vision sociale des choses et la vision environnementale. Personnellement, j’ai plutôt une vision constructiviste. Ma fille Catherine est professeure de sociologie à l’UQÀM et c’est elle qui m’a guidé dans mes premières lectures sociologiques. Mais je n’ai pas choisi de faire mon doctorat sous sa direction !

 

Bulletin : Entre tous les statuts que tu as eu à l’Université, lequel as-tu préféré ?

Michel Pigeon : La base de l’université, c’est la quête de la connaissance et la transmission des connaissances. Quand je fais un retour en arrière, si j’exclus ma période actuelle d’étudiant, quand je me demande ce qui est le plus extraordinaire à l’université, je réponds : j’ai aimé enseigner. J’ai fait de la recherche, j’ai fait de l’administration, mais la plus grande satisfaction que j’ai eue est liée à l’enseignement. Il y a des cours que j’ai adoré donner. Il y a aussi le travail avec les étudiants en thèse, une sorte d’enseignement personnalisé mêlé à la recherche, qui est extrêmement stimulant intellectuellement. Quand je pense à mes plus beaux souvenirs, soit je suis en train de discuter le soir à 17h30 avec un étudiant ou une étudiante au doctorat, soit je suis en train de donner un cours compliqué, un cours avancé, en béton armé. Cela dit, ma vie actuelle d’étudiant a un peu la même intensité intellectuelle, c’est un défi intellectuel. Et c’est agréable de savoir qu’en plus, à ce qu’il me semble, les recherches sociales dans le domaine de l’environnement ont une utilité. Je combine donc ce qui m’apparait être les deux choses principales : à la fois de la stimulation pour quelqu’un comme moi, et ensuite, bien sûr, toute l’utilité de la recherche environnementale. À mon avis, il y a deux grandes questions à régler dans le monde qui vient. Les deux plus grands enjeux du XXIe siècle, - et je sais que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi, et je n’exclus pas non plus les autres enjeux, comme les inégalités, que je comprends parfaitement, - sont pour moi les questions environnementales d’un côté et les relations interculturelles de l’autre. Nous vivons dans un monde où il y a beaucoup de gens qui se déplacent, il y a des vagues d’immigration, et les gens de différentes origines, cultures et manières de penser doivent apprendre à vivre ensemble. Entre ces deux enjeux-clés, j’ai choisi de m’intéresser aux défis environnementaux. Cela dit, en bon étudiant en sociologie, je comprends bien qu’il y a beaucoup d’autres enjeux essentiels, mais personnellement, je suis porté vers ces défis-là.

 

Bulletin : Tu parlais rapidement de ton parcours politique, il me semble que tu as aussi été impliqué dans d’autres organisations comme Amnistie internationale, est-ce que tu pourrais m’en dire plus là-dessus ?

Michel Pigeon : Oui, cela aussi fait partie de mon parcours. J’ai eu l’occasion d’aller passer une première année sabbatique en France au début des années 1980 dans un centre de recherche industrielle sur l’industrie du ciment, à Paris. Et j’ai rencontré là un milieu social extrêmement différent de mon milieu d’origine ici au Québec. D’abord, il y a des différences entre le Québec et la France, et surtout, venant d’un milieu plus bourgeois, je suis tombé dans un milieu du type intellectuel de gauche. J’ai eu des discussions extrêmement fortes avec mes collègues français (qui sont devenus des amis) sur toutes sortes de sujets, et ça a été pour moi une année charnière. Vivre dans un autre monde, avec des gens qui se posaient beaucoup de questions, qui étaient très à gauche, mais qui n’arrivaient pas avec une idéologie toute faite, cela m’a fait réaliser à quel point on pouvait penser le monde social et le monde politique différemment. Quand je suis revenu au Québec, je me suis demandé : quelle implication sociale je devrais avoir ? Et j’ai choisi Amnistie internationale. J’ai travaillé comme bénévole dans un groupe local pendant une dizaine d’années. On se rencontrait toutes les trois semaines, on écrivait des lettres pour faire libérer des prisonniers d’opinion, et je trouvais qu’il y avait dans Amnistie internationale des enjeux clairs et précis auxquels, personnellement, j’adhérais totalement. À l’époque, Amnistie avait trois buts précis : la libération des prisonniers d’opinion, l’abolition de la torture et de la peine de mort. Il y avait des gens pour qui l’abolition de la peine de mort était un enjeu auquel ils avaient un peu plus de difficulté à adhérer. Moi, pas du tout, il me semble que c’est une évidence. J’aime toujours citer le discours du ministre français de l’époque, en 1981, quand ils ont aboli la peine de mort. Un discours de Robert Badinter absolument extraordinaire. Un homme extraordinaire. Donc voilà pour mon séjour à Amnistie !

 

Bulletin : Donc actuellement, tu es doctorant en sociologie. Sur quoi porte ta thèse ?

Michel Pigeon : La question qui me préoccupe, c’est comment allons-nous faire les changements sociaux qui sont nécessaires, sans trop créer de bouleversements, sans révolution violente, sans que des catastrophes nous y amènent. Comment fait-on pour penser le changement social requis, surtout s’il implique des éléments forts, par exemple dans le domaine de l’alimentation… J’ai le goût d’explorer ces questions-là, et de les explorer avec des jeunes. J’ai peu de chances de voir 2050, mais toi et les autres de ta génération, vous y serez. Le XXIe siècle vous appartient. Je travaille pour essayer de comprendre comment on peut aller vers un monde qui va se comporter de façon beaucoup plus responsable face à toutes les difficultés environnementales que l’on vit, qu’il s’agisse des changements climatiques évidemment, mais aussi de toutes les sortes de pollution, des problèmes de ressources, des problèmes de l’eau… Il y a de très vieux aquifères (plusieurs milliers d’années) que l’on est en train de vider. Tout s’accélère, et nous sommes très nombreux ! Quand Henry Ford s’est mis à produire des automobiles, les chevaux polluaient New York atrocement, et donc l’automobile a représenté un gain immense. Mais ils étaient peut-être un milliard et demi sur la planète à cette époque-là, et on ne pouvait pas imaginer l’impact des gaz à effet de serre, etc. L’automobile était une amélioration. Nous sommes maintenant arrivés à une autre étape. Nous devons organiser autrement la mobilité urbaine, en particulier.

 

Bulletin : Est-ce que tu penses que ta formation d’ingénieur influence la manière dont tu traites des enjeux sociologiques ?

Michel Pigeon : Ça influence certainement. De là à savoir exactement comment, c’est autre chose. L’élément clé est probablement que la formation d’ingénieur est en partie théorique, mais aussi très empirique. À la limite, si la recette fonctionne, même si on ne comprend pas parfaitement pourquoi… Les ingénieurs sont des gens qui aiment régler des problèmes. Or, la sociologie s’est donnée comme mission globale d’analyser la société et de la comprendre. C’est comme si ma formation d’ingénieur m’amenait à aller un pas plus loin pour dire : « analysons la société, comprenons, mais est-ce qu’on pourrait aussi regarder en avant et voir si la compréhension qu’on développe des mécanismes sociaux ne pourrait pas être mise à profit concrètement ? » Dans ma thèse, je vais analyser et tenter de comprendre ce que les jeunes voient et sont prêts à faire, quelles sont les conditions dans lesquelles ils souhaiteraient que ça se passe… Mais cela ne nous empêche pas de penser que le fruit des réflexions et des discussions peut être utile pour la suite.

 

Bulletin : Et après le doctorat, quels sont tes projets ?

Michel Pigeon : J’aimerais continuer à faire de la recherche en sociologie de l’environnement. Différentes voies sont possibles. J’aurai 75 ans. Si je suis encore en bonne santé, ce que j’espère, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas contribuer à des recherches sociales liées aux questions environnementales. De façon précise, dans quel organisme, dans quelles conditions, on verra ! Je n’exclus rien. Pour moi, le jeu est ouvert, je suis prêt !