Introduction

Au Québec, les derniers mois furent marqués par une crise du logement importante. Dans plusieurs régions, le taux d’inoccupation est de moins de 1%, et le nombre d’évictions, comme les montants des loyers, explosent[1], et ce sans parler du projet de loi 31. Mais cette crise, qui a des précédents, semble s’inscrire au sein d’un large mouvement, étendu dans le temps et l’espace, de raréfaction des logements abordables. Nous chercherons ici à comprendre, d’abord, quels sont les fondements historiques de l’institution qu’est le marché foncier. Ensuite, nous esquisserons un petit portrait, enrichi de quelques réflexions, du phénomène qu’est la gentrification. Enfin, nous examinerons la lutte populaire contre ces phénomènes, à partir de deux exemples dans la ville de Québec, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste.

Racines de la marchandisation de la terre et des logements

La forme de propriété foncière qui prévaut aujourd’hui se définit généralement comme « le droit d’user, de jouir et de disposer librement et complètement d’un bien »[2]. C’est donc un droit pratiquement absolu que celui d’un propriétaire aujourd’hui. L’apparition de ce modèle de propriété foncière peut être attribuée à l’Angleterre médiévale. Sous le régime féodal, la propriété foncière n’est ni absolue ni exclusive. La propriété du sol et celle des immeubles qui s’y trouvent sont séparées : le sol appartient au seigneur qui en reçoit des redevances, et les bâtiments au tenancier qui habite le lieu (et peut en faire ce qu’il veut)[3].

L’une des étapes majeures de la privatisation du sol, du moins en Occident, est le mouvement des enclosures, du XIVe au XIXe siècles. Durant les enclosures, les seigneurs ont expulsé massivement les habitants de leurs terres afin de s’en approprier le profit, grâce notamment à des élevages de moutons alimentant l’industrie textile en plein essor. Événement d’une grande violence, entraînant une immense précarisation des masses de travailleur.ses fermier.ères, forcé.es de devenir salarié.es dans les grandes villes, il s’agit également d’une accession, par les seigneurs détenant la propriété directe, à la propriété utile des lieux. On peut donc voir cet événement comme le rassemblement aux mains des mêmes individus des différents aspects de la propriété : c’est la naissance de la propriété privée et absolue. C’est à cette époque qu’est créée la location à court terme sous forme de baux, ce qui favorise l’exploitation des propriétés terriennes pour le marché, en vue du profit[4]. Je souligne ici que les enclosures sont également largement reconnues, au moins par Marx, comme l’appropriation primitive qui a mené au développement du capitalisme. On peut donc dire que la propriété foncière actuelle et le capitalisme ont un événement fondateur en commun.

Ce nouvel état de fait devant être justifié et défendu idéologiquement, un appareil idéologique fut construit, notamment à travers les travaux de John Locke. Pour Locke, la terre peut devenir la propriété privée d’un individu si son travail, qui lui appartient en propre, la transforme. Cette idéologie servit ensuite de moteur à la propagation des enclosures en Europe et dans les colonies[5].

Au Québec, c’est à force de pressions de la part d’industriels et de gens d’affaires montréalais que la propriété absolue du sol fut implantée. Jusqu’au milieu du XIX­e siècle, en effet, le régime seigneurial, héritage de la colonisation française, subsistait presque partout dans la province. Une grande partie des terres, biens seigneuriaux protégés par les droits héréditaires, étaient inaccessibles aux membres de l’élite économique grandissante. Cette élite économique a donc fait pression pour l’abandon du système seigneurial et pour l’adoption du modèle anglais, déjà implanté dans tout le reste de l’Amérique du Nord. En 1840, les tenancier.es montréalais.es obtinrent la permission de racheter leurs obligations aux seigneurs, et ainsi d’accéder à la pleine propriété. Il est intéressant de remarquer que la privatisation de la terre au Québec a suivi un mouvement inverse par rapport à celle qui a eu lieu en Europe : ici, ce n’est pas la noblesse qui s’est approprié les terres des tenanciers pour devenir une élite économique capitaliste. C’est une élite économique déjà constituée qui a racheté les terres à la noblesse en place.

Quatorze années plus tard, la mesure fut étendue à tout le Québec, et les rachats des titres bénéficièrent du financement de l’État[6]. Les terres étaient vendues à prix fixes, ce qui présentait l’avantage avoué de rendre la propriété assez difficile d’accès pour décourager les masses salariées de se tourner vers les petites productions fermières et l’auto-suffisance[7].

Il est intéressant de souligner le rôle prépondérant de l’État dans l’institution de la propriété privée absolue et du marché foncier. Autant en Angleterre qu’au Québec, le concours de l’État était nécessaire. On peut souligner aussi la parenté du marché foncier actuel avec le capitalisme.

D’ailleurs, et ceci nous permettra de glisser tranquillement vers le phénomène spécifique qu’est la gentrification, pour David Harvey, géographe et économiste, le capitalisme entraîne forcément un surproduit. Ce surproduit, un surplus de production, prend la forme de ressources, de capital, de travail. Le surproduit doit être absorbé, épongé à mesure de son accroissement. Cette absorption, qui était d’abord assurée par l’industrialisation[8], est maintenant assurée par l’urbanisation et les rénovations urbaines, selon Harvey[9]. L’urbanisation, l’accroissement des villes et les grands projets urbains seraient donc intrinsèquement liés au développement du capitalisme, inévitables en son sein, parce que ce sont des moyens dont il a besoin pour éponger le surproduit.

Or, ces projets sont presque toujours accomplis au détriment des populations résidant aux endroits « revitalisés ». Le plus souvent issus de classes populaires, ces groupes sont déplacés, évincés, relégués aux espaces moins valorisés et aux périphéries.

La gentrification, comme phénomène précis, se laisse définir de différentes manières. Pour Neil Smith, élève d’Harvey, la gentrification, « implique le déplacement des habitants des classes populaires des centres-villes[10]. » C’est donc une appropriation des espaces d’habitation par des classes plus aisées.

La gentrification fait disparaître des logements abordables, qu’on ne retrouve jamais, mais mine également l’engagement politique des masses citadines en déchirant les tissus sociaux et en rassemblant de plus en plus de gens au sein de banlieues dépolitisées.

David Harvey propose également une thèse selon laquelle les centres-villes sont des incubateurs de projets sociaux révolutionnaires et de progrès. Pour lui, tout grand mouvement populaire progressiste a un caractère urbain inévitable[11]. La gentrification pose donc un danger à la capacité des peuples à l’autodétermination par les projets révolutionnaires et/ou progressistes.

C’est donc sans grande surprise qu’on trouve, dans la plupart des cas,  des résistances populaires à de tels projets. Et ici je veux donner deux exemples de ces résistances, deux événements qui ont eu lieu à Québec, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste.

Saint-Gabriel de Force, 1976-1979.

En 1961 paraît le rapport Martin,  selon lequel 40 % des logements de Québec étaient insalubres. Il s’en est suivi une grande opération de revitalisation des quartiers de Québec, une « guerre aux taudis » qui durera près de 20 ans. Cette lutte en apparence louable sert de prétexte à une opération de rentabilisation du sol du centre-ville : les « taudis » démolis ne sont pas remplacés par de nouveaux logements abordables, mais par des projets d’architecture modernes et de grande envergure. C’est dans cette foulée que l’on construit les édifices de la Place Québec et de la Place Haute-Ville, les hôtels Hilton et le Concorde, le Grand Théâtre, le complexe G et H et l’autoroute Dufferin-Montmorency. On y prolonge également le boulevard René-Lévesque. Ces immenses projets entraînent nombre de déplacements, d’évictions et de destructions. Le faubourg Saint-Louis, au sud du quartier Saint-Jean-Baptiste, habité surtout par des classes populaires, est presque entièrement sacrifié.

Tous ces chantiers nécessitent une main d’œuvre importante et entraînent des enjeux de circulation routière. Afin de réduire la congestion, l’administration municipale projette donc de construire un boulevard supplémentaire, et choisit comme emplacement la petite rue Saint-Gabriel, située entre le boulevard René-Lévesque et la rue Saint-Jean. La ville achète donc 25 des 27 maisons du côté sud de la rue afin de les démolir et de les remplacer par de l’asphalte. Les 200 personnes qui y vivent, étudiant.es, personnes âgées, artistes, travailleur.ses à bas salaire, n’auront qu’à élire domicile ailleurs[12]. Des citoyen.nes du quartier, motivé.es à défendre la rue se mobilisent rapidement et mettent sur pied le Mouvement Saint-Gabriel. Près de 300 personnes y participent. Ils et elles ont milité jusqu’à une victoire qui résultait en partie des conjonctures politiques : en 1977, le maire Lamontagne quitte l’hôtel de ville pour se consacrer à la politique fédérale. Jean Pelletier est élu pour le remplacer, et celui-ci avait promis, durant sa campagne, l’abandon du projet de boulevard[13]. La rue Saint-Gabriel est sauvée.

Toutefois, les militant.es du Mouvement Saint-Gabriel ne se reposent pas encore. Durant les mois de lutte était née l’idée de transformer les immeubles menacés en logements coopératifs, ce qui devait les protéger à long terme d’éventuelles destructions. En 1977 est formée la Coopérative Saint-Gabriel, qui cherchera à racheter les maisons de la rue.

On passe donc d’une lutte contre à une lutte pour, deux moments qu’on retrouve également au sein des autres événements.

La ville et les institutions financières étaient réticentes : la ville a d’abord accepté de vendre les bâtiments, mais au prix auquel elle les avait payés, soit un million de dollars. C’était inconcevable pour la coop : ce prix l’aurait forcé à demander aux locataires des loyers trop chers. Suite à des manifestations et à une occupation d’une semaine, la ville accepte de vendre à la coop 17 immeubles, mais à la condition que la SCHL (la Société canadienne d’hypothèques et de logement) leur accorde un financement. Or, la SCHL était peu favorable à l’idée : elle invoquait « l’inexpérience des gens de la rue Saint-Gabriel »[14]. Les membres de la Coopérative poursuivent alors leur militantisme et occupent les bureaux de la SCHL durant deux jours. Suite à cette occupation, des militiant.es ont eu l’idée (d’aucuns diraient saugrenue) de contacter par téléphone le ministre fédéral chargé des affaires urbaines, André Ouellet. À leur grande surprise, ce dernier est à la maison et est ouvert à discuter du dossier. Rendu sensible par plusieurs lettres d’appui à la coopérative, il s’engage à contacter la SCHL afin de trouver une solution. Le 3 janvier 1979, la SCHL accepte de financer l’achat des 62 logements, qui sont devenus les coop Saint-Gabriel et l’Archange, deux coops qui tiennent encore aujourd’hui. Le Mouvement Saint-Gabriel a également perduré, changeant son nom pour mieux refléter sa mission : le Comité Populaire Saint-Jean-Baptiste n’a pas encore atteint l’heure de son repos.

Le squat de la Chevrotière, 2002.

30 ans plus tard, une autre grande mobilisation a eu lieu, à propos de l'îlot Berthelot, un carré de verdure entre Saint-Gabriel et le boulevard René-Lévesque où un projet de condos était considéré. Après 8 ans de lutte, les militant.es ont réussi à fonder une nouvelle coopérative, dans un bâtiment tout neuf, de 80 logements, en lieu et place de la tour de condos qui était prévue. C’est la coopérative l’Escalier. Ensemble, ces deux victoires ont donné naissance à 142 logements coopératifs abordables, et grandement contribué au tissu social, politique et militant du quartier.

Le Comité populaire, aujourd’hui, mène d’ailleurs une nouvelle lutte à l’îlot Saint-Vincent de Paul, près de la bretelle d’autoroute. Encore une fois, le projet initialement considéré par la ville était un projet de condos, mais ce projet a été abandonné à force de militantisme, et actuellement des gens militent pour qu’y soient construits des logements coopératifs, un parc et un jardin communautaire.

Nous espérons que cette conférence aura permis, d’abord, de voir les liens intimes qui unissent le capitalisme et la gentrification, puis de voir quels dangers pose la gentrification aux tissus sociaux et politiques des centres-villes. Mais, et c’est là le côté plus ensoleillé, nous voulions aussi montrer que tant qu’il y aura des coopératives, des espaces de voisinage, auxquels on a un sentiment d’appartenance, il y aura des espaces de résistance, des militantes et militants pour mettre des bâtons dans les roues des pipines de la ville.

Bibliographie

BEAUDRY, Louis-Pierre, 2021. « La gentrification atypique de Québec entre 1971 et 2016 : portrait d’une ville polycentrique de taille moyenne », Recherches sociographiques, vol. 62, no 1, p. 35-64.

Code civil du Québec, Québec, Éditeur officiel du Québec, 2022 [1991]. Accessible en ligne à
https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/CCQ-1991. Consulté le 6 décembre 2022.

GAUDREAU, Louis. 2020, Le promoteur, la banque et le rentier : fondements et évolution du logement capitaliste, Montréal, Lux, 441 pages.

HARVEY, David. 2011, Le capitalisme contre le droit à la ville : Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Paris, Éditions Amsterdam, 93 pages.

LEFEBVRE, Henri. 1972 [1968], Le droit à la ville, suivi de Espace et politique, Saint-Amand, Éditions Anthropos, pp. 11-35, 107-122.

LEFEBVRE LEGAULT, Nicolas, 2007, Cinq ans déjà - Le squat du 920, de la Chevrotière, Journal l'Infobourg, Juin 2007. Accessible en ligne à https://www.compop.net/node/244

SAILLANT, François. 2018, Lutter pour un toît : Douze batailles pour le logement au Québec, Montréal, Écosociété, 204 pages.

SAMPSON, Ximena. 2022, « Crise du logement au Québec : ''on a perdu le contrôle'' », Radio-Canada. Accessible en ligne à
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1888093/crise-loyers-abordables-regions-inoccupation. Consulté le 7 décembre 2022.

SMITH, Neil, 2003, « La gentrification généralisée : d’une anomalie locale à la « régénération » urbaine comme stratégie urbaine globale » dans Bidou-Zachariasen, C., (dir.), Retours en ville, Paris, Descartes & Cie, p.45-72.

 

[1] Ximena Sampson, 2022, « Crise du logement au Québec : ''on a perdu le contrôle'' », Radio-Canada.

[2] Code civil du Québec, Québec, Éditeur officiel du Québec, 2022

[3] Louis Gaudreau, 2020, Le promoteur, la banque et le rentier : fondements et évolution du logement capitaliste, p. 91-92

[4] Ibid., p. 98-101

[5] Ibid., p.102-103

[6] Ibid., p. 105-108.

[7] Ibid., p. 113.

[8] Neil Smith, 2003, « La gentrification généralisée : d’une anomalie locale à la ''régénération'' urbaine comme stratégie urbaine globale » dans Bidou-Zachariasen, C., (dir.), Retours en ville, p. 69.

[9] David Harvey, 2011, Le capitalisme contre le droit à la ville : Néolibéralisme, urbanisation, résistances, p. 10, 13.

[10] Neil Smith, loc. cit., p. 48.

[11] David Harvey, op. cit., p. 39, 42.

[12] Ibid., p. 59.

[13] Ibid., p. 60-61.

[14] Ibid., p. 65.