Bulletin de sociologie : Pourriez-vous décrire votre parcours académique, en mettant l’accent sur ce qui vous a mené vers la sociologie ? Quels sont vos intérêts de recherche ?

David Gaudreault : J’ai été amené à m’intéresser à la sociologie dans le cadre de mes études collégiales en travail social. Cet intérêt s’est en quelque sorte développé en « réaction », si je peux dire, au cursus qui m’était alors enseigné. D’ailleurs, les cours de sociologie générale offerts aux programmes pré-universitaires étaient absents de ma filière. Nous avions plutôt droit à deux cours de psychologie du développement ainsi qu’à deux ou trois cours sur les « problèmes sociaux » caractéristiques des « clientèles » de l’intervention sociale.

Dès lors, j’ai développé un regard critique sur le rôle et la signification de l’intervention sociale. J’avais beaucoup de difficulté à embrasser les principes de la profession et à m’engager dans la voie que j’avais choisie. Ce malaise était juvénile, naïf et sans doute très mal articulé ; je m’en rends bien compte aujourd’hui. Je ne disposais ni des connaissances, ni des outils théoriques nécessaires à une réflexion rigoureuse et pertinente sur la prise en charge du « social problématique ». C’est, je crois, ce désir de mieux comprendre les mécanismes de la disqualification sociale et de son contrôle qui m’a conduit à la sociologie. Enfin, c’est le récit qu’il convient d’en faire lorsqu’on me demande de reconstruire rétrospectivement mon parcours !

J’ai longuement hésité entre l’anthropologie, la sociologie et la philosophie. Bien que j’affectionne toujours ces trois disciplines, je n’ai jamais regretté mon choix de spécialisation. J’y ai découvert avec enthousiasme des réponses aux questions qui me travaillaient, et même beaucoup plus. Ces réponses ne sont toutefois jamais exhaustives ou définitives, et c’est bien ce qui rend la vie intellectuelle et la recherche si passionnantes.

B.d.s. : Pourriez-vous présenter votre projet de mémoire ? Quels résultats principaux s’en dégagent jusqu’ici ?

D.G. : Dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, j’ai mobilisé les contributions les plus récentes de la sociologie des problèmes sociaux pour revisiter la compréhension des violences scolaires, et plus particulièrement du bullying et de l’intimidation. Les souffrances psychiques et sociales que recouvrent le thème de l’intimidation ne sont évidemment pas nouvelles. Ignorées et banalisées il y a une vingtaine d’années, elles sont devenues, au Québec, un véritable enjeu public, scientifique et politique. La carrière publique de l’intimidation n’est donc pas tant à interpréter comme l’apparition ou l’aggravation de conditions sociales délétères, mais bien comme l’irruption d’un effort de dénomination et de définition de conditions jugées problématiques. En clair, c’est moins la température qui a changé que le thermomètre.

Dès lors, suivre le parcours de l’intimidation revient à questionner les transformations qui ont cours au sein du régime normatif de notre société. La préoccupation croissante pour le harcèlement répété entre enfants donne à voir, comme par la négative, les valeurs et les normes collectivement conférées à l’enfance, à son bien-être et à son éducation. Mon ambition est d’identifier les ramifications de sens qui débouchent sur l’apparente unité du problème. La chose est-elle autant consensuelle qu’elle le parait à prime abord ? Qui sont les acteurs et actrices impliqué(e)s ? Quelles stratégies utilisent ces « entrepreneurs de morale », pour parler comme Howard S. Becker, pour mettre au jour ces conditions jugées inacceptables ? Sur quels principes trouvent-ils appui pour mener à bien la démarche qui est la leur ?

Par l’analyse d’un vaste corpus de données documentaires (politiques, médiatiques, pédagogiques, etc.), je montre entre autres choses que l’intérêt croissant pour les « violences scolaires » se fait au prix de la mise entre parenthèses des conflits sociaux dont l’école est porteuse. Dominé en bonne partie par un paradigme situant la cause de l’agressivité dans la structure de personnalité de l’enfant, le récit collectif de l’intimidation évacue la provenance sociale des protagonistes, leurs conditions d’existence et d’apprentissage, leur sexe et leur capital social et culturel. Plus important encore, il oblitère le contexte institutionnel et les dynamiques de groupe qui sont au fondement des interactions violentes. En ce sens, mes résultats confirment et éclairent les contributions de chercheurs québécois et internationaux qui décrivent l’école contemporaine comme un espace politique qui s’ignore.

Néanmoins, mes résultats montrent aussi que cette « dépolitisation » de la cour d’école n’est que partielle. En vérité, la production d’un enjeu public comme l’intimidation implique des joutes disciplinaires et institutionnelles où se disputent des significations. Les problèmes sociaux ne sont pas que pure construction médiatique ou scientifique, comme imposée « d’en haut » à « l’opinion publique ». À mon sens, ils sont à saisir comme une production dialogique qui puise dans des normes et sensibilités parfois concurrentes pour nommer et renommer le monde social. Ils émergent des tensions de la normativité sociale pour la modifier en retour. Des institutions comme la science, les communications ou la politique parlementaire créent moins ces enjeux qu’ils en sont les véhicules.

B.d.s. : En plus d’être engagé dans la vie départementale, vous êtes impliquées dans le domaine communautaire.  Pourriez-vous nous parler de ces expériences professionnelles et associatives ?

D.G. : Ma formation et ma pratique de technicien en travail social m’a fait découvrir un réseau d’entraide, de dons et d’échanges exceptionnel : le réseau communautaire québécois. Depuis, j’ai toujours aimé m’impliquer au sein d’organisations communautaires et sans but lucratif ancrées dans la réalité des groupes exclus et marginalisés. Ces quatre dernières années, ma principale implication communautaire s’est faite au sein de l’organisme SQUAT Basse-Ville, situé dans le quartier St-Roch de Québec. Le SQUAT est un organisme unique et essentiel dans la grande région de la Vieille-Capitale. Aucun autre organisme n’est habileté à travailler auprès des mineurs en situation d’itinérance. Jour et nuit, les intervenant.e.s accueillent les jeunes sans logement ou en fugue et leur offrent un toit, un repas et surtout l’opportunité de « se poser » quelque temps pour faire le point sur leur situation. L’écoute inconditionnelle et le respect du cheminement des jeunes constituent les assises de la philosophie d’intervention.

Au moment de mon arrivée, le SQUAT se trouvait face à une situation critique. Cumulant les déficits annuels, comme tant d’autres organismes au pays, l’organisme envisageait une fermeture. Ce fut pour moi une expérience des plus intenses et enrichissantes. Pendant mes deux mandats à la présidence du conseil d’administration, nous avons travaillé d’arrache-pied pour assurer la pérennité des services. Le plan de relance a porté ses fruits et l’organisme dispose aujourd’hui de tous les moyens nécessaires à l’actualisation de sa mission. C’est pour moi un très grand bonheur d’avoir contribué à ce que ces jeunes qui disent se sentir chez eux nulle part disposent d’un lieu qui soit le leur.

Récemment, j’ai été recruté au conseil d’administration de Contact-Aînés, un organisme de la ville de Québec qui se retrouve à son tour menacé de fermeture. Il a pour mission de rompre l’isolement social chez les personnes ainées. Les défis sont grands, mais nous travaillons actuellement à un plan de relance motivant et porteur de changements. En outre, nous constatons que le portait des personnes ainées s’est considérablement transformé au cours des dernières décennies. En conséquence, l’organisation et ses bénévoles souhaitent revisiter leurs pratiques afin de mieux les arrimer à la réalité des personnes qui s’y engagent.

B.d.s. : Vous débuterez à l’hiver un doctorat au ici Département, pourriez-vous en dire davantage à ce sujet ? Quelles sont vos motivations à débuter les études doctorales ?

D.G. : C’est là une très bonne question car la motivation d’entreprendre des études de troisième cycle ne réside certainement pas dans les perspectives d’avenir auxquelles le diplôme conduirait mécaniquement ! Blague à part, si les études supérieures me stimulent autant, c’est en raison de la grande liberté intellectuelle qu’elles autorisent. Je m’engage dans ce périple comme on s’adonne à une activité qu’on affectionne ; en l’occurrence, la vie intellectuelle et la résolution de problèmes de connaissance. Les études doctorales offrent l’opportunité, l’environnement, les ressources (du moins je l’espère) et surtout le temps nécessaires à ces activités. Dans le contexte de la recherche qu’est le nôtre, c’est énorme. À cet égard, je tiens à saluer Fabrice Fernandez, mon directeur de maitrise et de thèse, qui me fait l’honneur de sa confiance en m’accordant la plus grande autonomie intellectuelle tout en m’offrant un encadrement des plus constructifs.

Pour mon projet de doctorat, je souhaite approfondir les réflexions entamées dans mon mémoire de maitrise en les confrontant, cette fois, à la réalité empirique des établissements d’enseignement québécois. Ma recherche vise à bonifier l’état des connaissances relatives aux violences scolaires en suivant de près les phénomènes de groupe tels les processus d’exclusion, de marginalisation et d’étiquetage qui se jouent à l’intérieur des murs de l’école. Au contact des élèves et des agent.e.s de l’éducation (les enseignant.e.s, mais aussi le personnel d’intervention psychosociale et de sécurité), il s’agira de se demander : comment les acteurs et actrices en présence se représentent les situations violentes dans l’école, et quelles stratégies mettent-ils ou elles de l’avant pour y faire face ? Par cette recherche, je souhaite contribuer au projet d’une ethnographie de l’école québécoise. Je souhaite m’intéresser plus particulièrement aux dispositifs pédagogiques et disciplinaires mis en place pour gérer et encadrer les comportements violents, ainsi qu’aux réactions et stratégies d’adaptation que les élèves développent à leur endroit.

L’étude de l’univers des enfants et des adolescents offre une lunette extraordinairement féconde sur le monde social. S’intéresser à la manière dont on socialise, éduque, forme et discipline les citoyens et citoyennes de demain, c’est plonger au cœur du projet normatif de