Un colloque étudiant riche en couleurs
Pour souligner ses 30 ans d’activité, Aspects sociologiques, la revue scientifique des étudiant·e·s du département de sociologie de l’Université Laval, a eu le plaisir de convier ses membres au colloque Les enjeux de la sociologie au Québec, le 10 novembre dernier. À cette occasion, la revue souhaitait offrir aux étudiant·e·s de tous cycles confondus l’opportunité de proposer une communication scientifique permettant d’articuler leur problématique de recherche au terrain de cette dite recherche : l’espace québécois. Le colloque a ainsi pu réunir une dizaine de communicant·e·s étudiant·e·s et trois conférenciers invités, dont le sociologue Marco Gaudreault, l'éminent historien et sociologue Gérard Bouchard, et finalement, l’artiste hip-hop et conférencier, passionné d’histoire Webster.
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En guise d’ouverture, Marco Gaudreault, l’un des fondateurs de la revue étudiante, s’est engagé à « débroussailler » les coulisses de la fondation d’Aspects sociologiques, il y a plus de 30 ans maintenant. À cet effet, ce dernier souhaitait d’abord rappeler que ce grand projet que fut la création d’une revue scientifique a été entrepris par une jeune troupe d’étudiants motivés, qui cherchaient à donner une voix aux « apprentis sociologues » dans le domaine de la recherche académique. Cette intervention fut riche en nostalgie et permit, pour un bref moment, de « remonter le temps » afin de mieux comprendre les motivations des fondateurs de la revue, entrecoupés d’images d’archives, ainsi que de voir de plus près les nombreuses étapes ayant permis sa création. Avec plus de 30 numéros, des centaines de contributeurs, plusieurs colloques et discussions, on peut considérer que le projet de Marco, Tommy, Monique et des autres a largement porté fruits !
Cette prise de parole a été suivie par l’ouverture du premier panel thématique du colloque, intitulé Regards croisés sur la posture de la recherche et le militantisme. À ce sujet, la première communication proposée par Rose Moisan-Paquet et Bénédicte Taillefait visait à interroger les conditions d’exercice de la recherche féministe étudiante au Québec, afin d’exposer la précarité et à la souffrance au travail subi par les chercheur·euse·s propres à ce champ. Elles ont ainsi montré que, malgré une institutionnalisation des études féministes, le champ demeure encore dans une certaine marginalité. Poursuivant cette thématique de l’implication subjective dans la recherche, la communication de François Trépanier-Huot cherchait à mettre en lumière les fondements de son travail intellectuel portant sur la crise écologique ; une enquête se déroulant à l’intersection de deux postures parfois jugées antinomiques au regard de la science, celle de chercheur et celle de militant (écologiste). À sa suite, la communication de Dalian Ferland-Paquette aborda les enjeux liés à la marchandisation des loyers et la gentrification dans la ville de Québec. Au même titre que les précédentes communications, la focale était ici posée sur les mouvements militants en lutte contre les phénomènes de gentrification ; le communicant étant lui-même impliqué dans ces mouvements contestataires.
Ensuite, le second panel, intitulé Négociation des normes de genre au Québec, a été ouvert par la communication de Myriam Labrecque, étudiante s’intéressant au phénomène de la « fréquentation ». À l’aide de données empiriques, la chercheuse proposa de s’intéresser à cette étiquette de la fréquentation qui, selon elle, refait surface depuis un certain nombre d’années. Ce faisant, la communicante souhaitait plus fondamentalement interroger les modalités de négociation de la norme conjugale dont les individus font preuve à notre époque.
Après la pause dîner, nous avons eu le plaisir d’écouter l’artiste Hip-Hop et conférencier Aly Ndiaye, également connu sous le nom de Webster. Sa conférence a mis en lumière l'histoire méconnue de l'esclavage au Québec, soulignant la présence d'Africains et d'afro-descendants dès 1629. Par l’exposition d’un travail riche et documenté, Webster exhorte à reconsidérer le passé québécois et sa diversité historique. Évoquant le cas d'Olivier Le Jeune, premier Africain permanent à Québec, et soulignant les milliers d'esclaves présents, Webster montre que si le Québec n’est alors pas intégré au commerce triangulaire c’est à cause du climat qui ne permettait pas de produire coton, café ou canne à sucre. Pour autant, un esclavage au statut implicite, de type domestique, va se développer dans la région.
Le troisième panel qui avait pour thème Questions de colonialité québécoise nous a d’abord permis, grâce à la présentation d’Antoine Morin Racine d’interroger la position québécoise de « colon-conquis » à travers la réflexion du philosophe Alain Deneault. Antoine oppose ainsi la figure du colonisateur à celle du colon en tant que les Québécois auraient été participants clés de la situation coloniale. Cette identité doit donc être refondée dans un processus de décolonisation. Pour ce faire, Antoine tente de repenser la figure du colonisé québécois issu du mouvement indépendantiste des années 1960, en proposant une nouvelle figure, celle du « conquis », le tout se réalisant dans une démarche de réappropriation collective. La seconde intervention de Cindy Jobin nous a permis de saisir certains enjeux de l’adoption internationale en contexte québécois où certains enfants ont été soustraits à leur famille biologique sans leur accord. À travers l’exploration de l’exemple Haïtien, Cindy Jobin a montré comment ces trajectoires d’enfants adoptés, « volés », sont affectées par un vide identitaire, ayant de nombreuses conséquences sur leur santé. Dans une démarche de sensibilisation à cette question, Cindy a d’ailleurs réalisé un film sur le sujet. Poursuivant sur la thématique des enjeux coloniaux, la présentation de Pablo Roy Rojas portait sur les interactions, affinités et complémentarités entre la pensée décoloniale et le courant de l’Économie politique internationale (ÉPI). Il a été question de mettre en évidence leurs angles morts pour ensuite établir un commentaire général sur les champs de recherche possibles pouvant découler de l’interaction entre les deux courants. Par conséquent, la communication de Pablo a proposé une décolonisation de l’ÉPI dans le but de dépasser les limites de chacun des champs discutés.
Enfin, l’ultime panel qui avait pour thème Pluralité et identités au Québec : Laïcité, religion et démocratie, a débuté par la communication de Zeinab Diab, abordant la question de la loi 21 et ses répercussions sur les femmes musulmanes affectées par ses dispositions islamophobes. Dans le cadre de sa recherche doctorale, Zeinab a effectué une vingtaine d'entretiens qui lui ont permis de mettre en évidence les modalités par lesquelles la loi 21 altérise, régule, construit et normalise socialement l’exclusion des corps des femmes musulmanes. Ce constat ainsi que l’analyse du contexte historique et politique de la mise en place de la loi 21 porte Zeinab à parler d’un processus de mort sociale vers laquelle l’islamophobie, dans son dessein d’invisibilisation, achemine les corps musulmans. La seconde intervention de Nathalie Gagnon, a permis de discuter du potentiel d’une sociologie exploratoire telle que réalisée par Howard Becker, pour étudier, dans un contexte de disparition des Églises catholiques au Québec, la précarisation et l’invisibilisation des musiciens d’Église. Au travers de discussions informelles glanées lors d’évènements ou sur les réseaux sociaux, Nathalie, elle-même musicienne, met en évidence la dualité à laquelle font face les organistes, entre la représentation prégnante de l’artiste-né désintéressé et les restrictions économiques drastiques de L’Église catholique. Pour terminer les discussions, la communication de Laurent Desjardins portait sur les enjeux démocratiques dans le Québec d’aujourd’hui. À partir de l'observation de l’accroissement d’un "malaise démocratique", caractérisé par une insatisfaction envers le régime politique et le système de démocratie représentative, ainsi que par une récente montée du populisme et une tendance à la droitisation, Laurent entreprend une analyse des potentiels contemporains de surmonter ces défis. Cette démarche s'articule autour de l'exploration du concept d'ethos démocratique et de l'examen des expérimentations locales en matière de démocratie délibérative.
Le colloque s’est finalement conclu par l’intervention de Gérard Bouchard, sociologue et historien reconnu pour ses travaux sur le Québec. Ce dernier a proposé une synthèse de l’ensemble des communications, proposant des suggestions visant à approfondir les nombreux questionnements qui ont pu être soulevés. Mais plus qu’une simple synthèse, ce moment a été l’occasion de mettre en exergue les liens qui existent entre les thèmes « classiques » de la sociologie québécoise et son renouvellement contemporain. Il va sans dire que loin de renier ses racines, la sociologie québécoise poursuit son « bout de chemin », consciente de son passé, mais encore plus des nouvelles problématiques auxquelles les jeunes sociologues devront immanquablement s’intéresser.
En dernier instant, nous souhaitons souligner le travail des membres de la revue, qui ont tous et toutes contribué·e·s à la réalisation d’un tel événement !
Tous les numéros de la revue, y compris les deux derniers, sont disponibles en version numérique sur le site d’Aspects sociologiques. Le prochain numéro Foucault Figures et Facettes sera prochainement publié.
La revue Aspects sociologiques invite toute(s) personne(s) ayant une idée de numéro et intéressée(s) à le diriger avec le soutien de l’équipe exécutive à écrire à aspects@soc.ulaval.ca. Vous pouvez également visiter le site web de la revue et sa page Facebook.